Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf- De la tragédie du Pisces à la reprise de l'émigration

De la tragédie du Pisces à la reprise de l'émigration

La fin du règne de Mohammed V fut marquée par l’ambiguïté profonde de la politique marocaine à l’égard de l’émigration juive. Naturellement porté à une approche bien­veillante de la question, le souverain multiplia les gestes de bonne volonté et d’ouverture en direction de ses interlocuteurs habituels. C’est ainsi que le délégué du Congrès juif, Alexandre Easterman, se rendit au Maroc au cours de l’éte 1960. Lors de ses entretiens secrets avec le prince Moulay Hassan, futur Hassan II, il obtint des assurances sur une libéralisation de l’octroi des passeports.

Cette volonté d’apaisement fut symbolisée par le lustre entourant la traditionnelle présentation des vœux à la communauté à l’occasion de la fête de Kippour. En l’absence du prince héritier, retenu à l’Assemblée générale de l’ONU, ce fut le vice-président du Conseil par intérim, à peine revenu de son poste d’ambassadeur du Maroc au Caire, Abdelkhalek Torres, qui présenta à la communauté les vœux officiels du gouvernement. Dans sa brève allocution, il retrouva les accents des beaux jours de l’Indépendance, ce qui, dans les circonstances de l’époque, ne manquait pas de pathétisme :

Mes chers frères, vous savez tous quelle est la sollicitude avec laquelle vous traite S. M. le Roi et l'intérêt tout particulier qu ’Elle vous porte. Les Israélites font partie intégrante de cette nation, et nul n 'a l'intention de vous contester vos droits en tant que citoyens. Cette terre est celle où sont enterrés vos parents. Elle sera celle où naîtront vos enfants. Vous avez sur ce pays autant de droits que nous. En ce jour qui est pour vous celui du pardon et de la miséricorde, je tiens à vous répéter que la politique de S. M. le Roi concernant vos problèmes est toujours la même : vous êtes des nationaux à part entière. Continuez à œuvrer dans l’intérêt de ce pays qui est votre seule patrie. Ne pensez pas à une autre patrie. Votre seul pays est celui-ci, et toutes vos pensées doivent être dirigées vers lui.

De son côté, le comité de la communauté de Casablanca – présidé par Meyer Obadia, proche de l’Istiqlal -, enhardi par ces nouveaux gestes de bonne volonté, publia, à l'occasion des festivités de Kippour, un appel d’un ton nouveau, osant appeler les choses par leur nom sur des sujets officiellement tabous jusque-là :

Nous devons vous mettre au courant, tout d’abord, des démarches du Conseil des communautés auprès du gouvernement au sujet de la liberté de circulation,

de la correspondance avec des membres d’une même famille résidant hors du Maroc et de toutes les questions qui nous touchent de près. Nous avons entrepris nous-mêmes auprès de notre gouverneur, de nouvelles démarches concernant principalement la question de l’octroi des passeports, des libertés individuelles, et des difficultés rencontrées à ce sujet.

Le nouveau climat de sérénité ne résista malheureusement pas à la poursuite de l’activisme antioccidental de la diplomatie marocaine. Celui-ci atteignit son point culminant avec la constitution du groupe de Casablanca. Le 3 janvier 1961, Mohammed V ouvrit les travaux de la première conférence au sommet des États africains radicaux, regroupant les chefs d’État de la République arabe unie, de la Libye, du Ghana, de la Guinée, du Mali ainsi que Gouvernement provisoire de la République algérienne.

À l’ordre du jour de la conférence figuraient le Congo, la lutte contre la pénétra­tion israélienne en Afrique et le soutien au peuple palestinien. Sur tous ces points, la conférence adopta des résolutions d’un anti-impérialisme sans faille. Il était déjà difficile pour les observateurs de reconnaître, sous ce langage de militant révolutionnaire, la sagesse et la pondération habituelles de Mohammed V. Mais cela l’était encore doublement pour la population juive, traumatisée par ailleurs par les débordements qui marquèrent la présence de Nasser à Casablanca à l’occasion de cette conférence historique.

La visite triomphale du rais égyptien commença mal pour la communauté juive. L’atmosphère générale violemment anti-israélienne eut pour première conséquence une entorse inquiétante au protocole. Contrairement à la tradition, ni le Grand Rabbin ni aucune personnalité de la communauté juive de Casablanca ne furent conviés aux cérémonies officielles marquant l’arrivée du rais égyptien au port de Casablanca, le mardi 2 janvier 1961.

Cette absence, imputable aux seules autorités, se retourna contre la communauté juive, accusée par la presse de gauche de boycotter la visite du champion de l’arabisme. L’énormité du mensonge était telle que, trois jours plus tard, les journaux, qui avaient diffusé cette version des faits, durent publier le démenti offusqué de la communauté. Mais on sait la valeur des démentis, surtout lorsqu’ils arrivent trop tard.

Ce premier faux pas fut aggravé par l'attitude des responsables des services de sécurité égyptiens venus en éclaireurs. Effrayés de trouver à Casablanca une population juive nombreuse, fière et totalement libre de ses mouvements, ils étaient habitués, par leur propagande, à confondre Israélites et Israéliens. Ces responsables décrétèrent donc que, dans ces conditions, il leur était impossible d’assurer la sécurité du zaïm dans cette « véritable ville juive ».

Les services de sécurité marocains à leur tour, dépassés par l’ampleur de la mission délicate qui leur était confiée, firent preuve d’une extrême nervosité, voyant en tout juif un suspect. Des dizaines d’arrestations préventives furent effectuées sous les prétextes les plus extravagants. Un rabbin de nationalité suisse, qui se rendait paisiblement à sa yéchiva avec ses 25 jeunes élèves, fut arrêté avec eux sous l’accusation d’« organisation d’une manifestation hostile ».

Jeté en prison, le rabbin Vanikoff fut torturé, eut la barbe rasée et des dents arrachées, alors que ses élèves étaient également soumis à de mauvais traitements, certains même

étant contraints de profaner le shabbat en allumant, sur ordre, du feu. Le rabbin refusa de les abandonner quand la police voulut le libérer deux jours plus tard, à la suite de l’intervention énergique du consulat suisse, et resta avec eux en prison jusqu’à leur élargissement.

Des enfants portant des calottes bleu-blanc aux couleurs d’Israël, ou de couleur noire (interprétée comme un signe de deuil), furent malmenés ou arrêtés par des policiers qui leur crièrent : « Sales Juifs ! On va faire de vous du savon, attendez que Nasser soit parti ! »

Un bedeau appelant, comme à son habitude, les fidèles à la prière, fut accusé de lancer des slogans souhaitant la mort de Nasser. L’agitation antijuive gagna les couches populaires. Dans un cinéma de Casablanca, un film sur les atrocités nazies fut accueilli par des applaudissements et par le regret bruyamment exprimé qu’Hitler n’ait pas terminé sa besogne. Des contrôles furent effectués périodiquement – de manière peu discrète – autour des synagogues pour vérifier si on ne faisait pas de prières pour Sion pendant la tenue de la conférence de Casablanca.

Dans la presse, la surenchère antisioniste entre la gauche et la droite, pour une fois unanimes, fit craindre à la population juive, qui se terra chez elle, des débordements et des incidents de rue. Il n’en fut rien heureusement, même si l’alerte fut chaude. À aucun moment, les incidents regrettables de Casablanca ne s’étendirent au reste du pays, ce qui prouvait bien leur caractère de bavures locales.

Si, sur l’heure, les événements furent vécus de manière si traumatisante, ce ne fut pas tant en raison de leur gravité objective – somme toute, limitée dans le temps et dans l’espace – que du fait de leur caractère inhabituel, en contradiction avec la bienveillance traditionnelle des pouvoirs publics. Jamais depuis l’indépendance, les Juifs n’avaient vécu un épisode aussi alarmant. Était-ce un tournant ou une bavure sans lendemain ?

Si le président de la communauté de Casablanca, Meyer Obadia, ne réussit pas à se faire recevoir par le gouverneur de la ville, le Dr Benzaquen, jouant de son prestige d’ancien ministre, obtint du prince héritier et vice-président du Conseil, qu’il donnât les ordres nécessaires pour faire cesser brimades et humiliations. Le calme revint rapidement. Rien n’était changé dans la politique de bienveillance du Trône envers ses sujets juifs. On pouvait croire que le calme allait revenir définitivement, quand survint la tragédie du Pisces.

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf- De la tragédie du Pisces à la reprise de l'émigration-page 71

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