Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf

La tenue pour la première fois au Maroc, en septembre 1959, de la réunion des ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe, et les visites du roi Hussein de Jordanie et de Fayçal d’Arabie Saoudite donnèrent lieu à un déchaînement de propagande antisioniste, qui prit, cela devint une habitude, un ton franchement antisémite.

L’adhésion, sans réserve, du Maroc à l’antisionisme le plus militant et l’interdiction de l’émigration transformèrent l’inconfort en inquiétude, et l’inquiétude, en début de panique. Non point que les Juifs marocains n’eussent pas compris et admis que leur pays avait légitimement des obligations envers les pays arabes frères. Ce qui les choquait, c’était l’enthousiasme mis à adopter, de toutes les options, toujours la plus extrémiste, et le peu de cas fait de leur existence, de leur situation ainsi que de leurs sentiments. Le retour des difficultés sans fin pour l’obtention de passeports et les enquêtes que déclenchait cette simple requête pouvaient à la rigueur être compris, mais la goutte d’eau qui fit déborder le vase fut l’arrêt brutal, du jour au lendemain, des relations postales avec Israël.

Il était difficile, même aux mieux disposés, de comprendre en quoi un courrier inno­cent échangé avec des parents pouvait mettre en péril non seulement le Maroc, mais tout le puissant monde arabe ! L’inhumanité d’une telle mesure par rapport à son « avantage » était trop criant ! Car la coupure des relations postales touchait directement presque toutes les familles. Laquelle n’avait pas de proches « au pays » – on n’osait plus prononcer le mot même d’« Israël » ?

Le judaïsme marocain était cruellement coupé en deux. Au cours de l’une de ses discrètes visites au Maroc, le délégué du Congrès juif mondial, Alexandre Easterman, rappela aux autorités que, même entre pays belligérants, les relations postales n’étaient jamais totalement rompues : la Croix-Rouge internationale se chargeant généralement de son acheminement.

Conscient du caractère inutilement inhumain de l’arrêt du courrier, Abderrahim Bouabid, avec quelques autres ministres, avait d’abord acquiescé à la suggestion d’Easterman. Mais il dut faire marche arrière, par peur des réactions démagogiques de l’Istiqlal. Les Juifs faisaient une nouvelle fois les frais des surenchères partisanes. À Paris, sur la pression de ses adhérents juifs, la puissante section locale de l’Union nationale des étudiants du Maroc, acquise à la gauche, adopta une motion en faveur de l’achemine­ment du courrier par l’entremise de la Croix-Rouge internationale, puis se rétracta, de crainte d’être accusée de « sionisme » par l’aile droite du parti !

D’Israël, le Mossad, au nom de l’Agence juive, prit le relais et organisa un réseau clandestin

alternatif d’acheminement du courrier par la France, qui, par le bouche-à oreille, connut un grand succès, obligeant de paisibles citoyens à violer collectivement et régulièrement la loi de leur pays.

À la suite de sa visite aux États-Unis en automne 1957, Mohammed V avait ordonné au ministre de l’Intérieur la reprise de la délivrance des passeports, sans discrimination. Mais, devant le flot des demandes de passeport assimilées à des décisions de départ, les autorités alarmées ne tardèrent pas dans la pratique à revenir aux restrictions antérieures, aggravant par réaction les ravages épidémiques de la « passeportite ».

L’arrestation, en avril 1959, d’un nouveau groupe d’une quarantaine d’immigrants clandestins près de Nador et d’un autre près de Melilla aggrava encore le malaise.

Le 7 avril 1959, fe Monde publia un grand article intitulé : « Les dirigeants de la communauté israélite et le gouvernement chérifien s’efforcent d’apaiser les esprits ». Le journal notait :

"Les départs sont maintenant très limités, quelque deux à trois mille par an peut-être. Encore sont-ils souvent provoqués par une situation économique affectant localement telle ou telle communauté dont l’activité vient soudain à perdre son support – c’est une des conséquences qu’a eues la nationalisation du marché du thé. L’annonce d'une mesure administrative quelconque ramène souvent en surface le malaise inavoué. Ainsi, tout récemment, la seule perspective d’une suppression envisagée par Radio-Maroc de l'émission hébraïque diffusée en langue française a-t-elle suscité une émotion symptomatique parmi les commu­nautés juives".

Conscience déchirée et désabusée du judaïsme marocain, Carlos de Nesry écrivait dans l'Information juive d’Alger de juin 1958 :

Sur les bords de la mer Rouge, nous étions à attendre, une fois, par une nuit du printemps biblique, le miracle. Sur les bords de cette nouvelle mer Rouge que sont devenus pour certains d’entre nous le détroit de Gibraltar et la Méditerranée – Mare Nostrum ouvert uniquement aux élus -, nombre de juifs marocains attendent aujourd’hui un miracle similaire non moins transcen­dant. .. D'après les informations qui parviennent de la région où ces arrestations ont eu lieu, le nombre de détenus s'eleverait à trente ou quarante. Les mêmes informations parlent de sévices qui auraient été infligés à ces rêveurs de ghetto, victimes expiatoires d’une alyah décidément marquée par le destin,..

Au fur et à mesure du rapprochement avec l’Égypte, la lutte contre le sionisme prit des proportions de plus en plus ubuesques, créant un pesant climat d’insécurité. Ainsi, à la veille de la réunion de la conférence des ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe à Casablanca, en septembre 1959, la police arrêta à Meknès un commerçant hono­rablement connu, M. Benamram, après la découverte dans son entrepôt de sucre d’un calendrier du Fonds national juif, le Keren Kayémet Leisrael, datant de 1956-1957 ! Il avoua candidement l’avoir acheté en son temps pour quelques francs dans la rue, au moment où sa vente était légale et l’avoir oublié depuis.

La police, se fondant sur le fait qu’au verso du calendrier était imprimé l’habituel appel à la générosité et à l’unité juive, l'envoya devant le tribunal correctionnel. Celui-ci, appliquant la procédure du flagrant délit, condamna sur-le-champ le malheureux commerçant à dix-huit mois de prison ferme ! Ce jugement incompréhensible plongea toute la communauté dans la consternation. Chacun s’appliqua à bien vérifier s’il n’avait pas par hasard chez lui de document « compromettant », brûlant tout écrit ayant un rapport quelconque avec Israël, ou rédigé en hébreu !

La condamnation fut certes annulée en appel quelques semaines plus tard, mais le mal était fait. Beaucoup de Juifs commençaient à avoir la pénible impression que le gouvernement ne voulait plus d’eux, sans toutefois accepter de les laisser partir ! La politique de tolérance semblait bien lointaine tandis que la situation intérieure se dégradait de façon inquiétante.

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf – page 68

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