Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf- De la tragédie du Pisces à la reprise de l'émigration

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Ces excès, les dirigeants de la communauté juive en étaient convaincus, ne pouvaient refléter ni la position personnelle ni la position officielle des dirigeants de l’État au plus niveau. Ils sollicitèrent une audience du vice-président du Conseil, le prince Moulay Hassan, qui reçut sans délai, en présence du ministre de l’Intérieur, Si Bekkaï, le 13 janvier 1961, une délégation du Conseil des communautés conduite par son secrétaire général, David Amar, et étoffée par le Dr Benzaquen et le Grand Rabbin du Maroc, Shalom Messas.

Le prince héritier Moulay Hassan reconnut volontiers que la police de Casablanca s’était laissé aller à des excès regrettables que son père condamnait formellement, et promit qu’à l’avenir de tels incidents ne se reproduiraient plus. La question trop brûlante du naufrage du Pisces ne fut pas abordée.

La rencontre fut largement couverte par les médias nationaux, qui la présentèrent simplement comme ayant donné « une nouvelle occasion aux dirigeants de la communauté juive d’exprimer leurs sentiments de fidélité à la Couronne ». Discrètement, des policiers qui avaient commis des bavures furent limogés ou mutés. En signe de bonne volonté, les représentants de la communauté juive furent sollicités – secrètement – de se rendre à Al-Hoceima pour procéder à l’enterrement religieux des corps des 22 noyés repêchés en mer ou rejetés sur la côte, les autres ayant disparu à jamais dans les flots.

L’enterrement eut lieu selon les rites religieux par les membres de la Hébra de Tétouan, en présence du grand rabbin de la ville, rabbi Abraham Bibas, et du représentant du Conseil des communautés, Isaac Halioua, de Salé. Le carré du cimetière chrétien où furent enterrés les corps des naufragés fut ensuite muré et interdit d’accès.

L’affaire trouva une issue trois décennies plus tard. Durant toute cette période, les tragédies qu’avait connues le mouvement de l’alyah clandestine, en particulier le drame du Pisces, constituèrent un sujet tabou, aussi bien en Israël qu’au Maroc. En Israël, le Mossad avait imposé un strict embargo sur les publications relatives à l’émigration clan­destine d’Afrique du Nord. C’était un sujet tabou, une situation douloureusement vécue par ceux et celles qui avaient perdu des êtres chers lors de cette page d’histoire. Non seulement, il leur était impossible d’effectuer leur « travail de deuil » et de se recueillir sur la tombe de leurs proches, mais ils ne bénéficiaient d’aucune aide, morale ou matérielle, de l’Agence juive ou même de l’Union des originaires d’Afrique du Nord, laquelle observait la plus grande discrétion.

Au Maroc même, c'était un sujet également tabou tant pour les officiels que pour la communauté juive, soucieuse de ne pas rouvrir un dossier douloureux qui aurait pu compromettre les bonnes dispositions des autorités.

Le silence était si complet qu’il fallut attendre le début des années 1990 pour que le gouvernement israélien, à la requête du Pr Shimon Shetrit, d’origine marocaine, autorisât la publication partielle, trente-deux ans après les faits, du rapport d’enquête officiel. À ce jour, en 2008, la publication de l’intégralité de ce texte n’a toujours pas été autorisée.

Pourtant, dès l’arrivée au pouvoir du Likoud, qui marquait d’une certaine manière la « revanche » des Séfarades sur l’establishment ashkénaze, plusieurs personnalités d’origine marocaine avaient fait campagne pour que l’alyah clandestine des Juifs d’Afrique du Nord soit présentée comme l’une des pages les plus significatives et les plus glorieuses de l’histoire du jeune État.

Le député de la petite formation centriste Dash, Shmuel Tolédano, dont la famille, originaire de Meknès, s’était installée à Tibériade au milieu du xix siècle, fit campagne en ce sens en décembre 1980. C’était un sujet qu’il connaissait bien, puisqu’il avait été associé de près à la mise en œuvre de l’opération « Yakhine » en tant que responsable, au sein du Mossad, de l’immigration des «Juifs en détresse ».

Shmuel Tolédano obtint le soutien de David Lévy; Le 19 janvier 1981, le chef du gouver­nement, Menahem Begin, levait les restrictions mises à la publication d’infonnations sur les départs clandestins du Maroc, et faisait du 23 tevet, date du naufrage du Pisces, une journée commémorative annuelle de l’alyah clandestine en provenance d’Afrique du Nord.

Depuis 1981, cette journée est marquée, chaque année, par la tenue d’une cérémonie devant le monument érigé par la municipalité d’Ashdod à la mémoire des passagers du Pièces, en présence de ministres et de représentants de la marine israélienne, ainsi que par des journées d’études dont les travaux font l’objet de publications régulières sous la direction de Meir Knafo, l’un des responsables de l’organisation des vétérans de l’alyah nord-africaine clandestine.

Restait à régler la question du rapatriement des corps des naufragés, inhumés dans le carré chrétien du cimetière d’Al-Hoceima, dans le nord du Maroc. Responsable de l’Union des originaires du Maroc, Sam Ben Chetrit se rendit au Maroc en 1983, et fut autorisé à aller, dans la plus grande discrétion, à Al-Hoceima, où il put se recueillir devant les sépultures des malheureux passagers.

Les contacts qu’il noua alors, grâce à mon intervention, avec les autorités marocaines, permirent de trouver une solution à ce douloureux problème. Dans sa profonde humanité, le roi Hassan II était favorable à un transfert des corps en Israël, à une double condition : que le secret le plus absolu fût gardé sur cette décision, présentée comme un geste humanitaire et religieux, sans signification politique, et que l’on attendît le moment opportun pour pouvoir y procéder. De discrètes négociations s’ouvrirent alors par l’inter­médiaire de David Amar, le secrétaire général des Communautés israélites du Maroc, dont j’étais l’un des collaborateurs à l’époque.

Chargé de suivre ce dossier, dont l’heureux aboutissement prit plusieurs années, l’auteur de ces lignes éprouve naturellement certaines réticences à évoquer son rôle qui a été souligné cependant par plusieurs historiens et qui est donc de notoriété publique sans qu’il l’ait voulu. Il peut témoigner que Hassan II attachait une grande importance à cet acte humanitaire, au point de décider que le rapatriement des corps serait effectué à bord d’un avion affrété spécialement par le souverain marocain, et à ses frais. Un geste d’une délicatesse inouïe qui, lorsqu’il fut connu, bouleversa les originaires du Maroc installés en Israël et aux quatre coins du monde.

Pour bien souligner le caractère exceptionnel et sans précédent de ce geste, il suffit de rappeler que le gouvernement britannique n’a jamais manifesté le moindre souci de reconnaître sa responsabilité dans le naufrage de navires, tel le Struma, qui coulèrent alors qu’ils tentaient de briser le blocus maritime organisé par les autorités mandataires entre 1939 et 1948. Plus que tout autre, ce fait me semble très révélateur du caractère particulier des rapports entre le Maroc et ses Juifs.

Pour bien souligner le caractère « religieux » de ce geste, Hassan II avait insisté pour que l’exhumation des corps soit faite sous la responsabilité de la Hevra Kadisha, la confrérie mortuaire de la communauté de Casablanca, et par des rabbins marocains, sans intervention de dignitaires religieux israéliens. Généreux, le souverain ferma les yeux sur la présence, le 1er décembre 1992, lors de cette cérémonie poignante, de rabbins de Tsahal, au nombre desquels des officiers placés sous les ordres de l’aumônier général Gad Navon Fihma, originaire de Nakoura, et Sam Ben-Chetrit, venus tout spécialement d’Israël.

C’est à bord de l’avion affrété par le gouvernement marocain que les corps furent transportés. Le roi m’avait confié la mission de m’occuper de la location de l’avion et de toutes les questions logistiques relatives à ce voyage que je fis en compagnie de Serge Berdugo, dont j’avais accepté qu’il se joignît à moi lors de ce vol peu ordinaire.

L’arrivée de cet avion ne pouvait passer inaperçue, et des indiscrétions filtrèrent dans la presse israélienne, cependant que le gouvernement d'Yitzhak Rabin décidait d’accorder aux dépouilles des passagers du Pisces les honneurs d’obsèques nationales au cimetière du mont Herzl, dans le carré réservé aux « grands et aux héros de la nation ».

Loin de s’offusquer de cette entorse à l’accord initialement conclu, puisque le secret avait été gardé jusqu’au départ de l’avion du Maroc, Hassan II me demanda de repartir en Israël, une semaine plus tard, pour y représenter, en compagnie de Serge Berdugo, le Maroc lors de la cérémonie qui se déroula en présence du président de l’État, du Premier ministre, de nombreux membres du gouvernement, du président de la Knesset et des plus hautes autorités civiles et militaires ainsi, bien naturellement, que des membres des familles endeuillées et de plusieurs dizaines de milliers d’originaires du Maroc.

Le lendemain, lors d’une session extraordinaire de la Knesset, à laquelle j’eus le privilège de pouvoir assister en tant que représentant du souverain marocain, le Premier ministre Yitzhak Rabin rendit un hommage vibrant non seulement aux naufragés du Pisces, mais aussi au judaïsme marocain, dont il souligna le rôle dans la construction de l’État juif grâce à l’alyah de la plus grande partie de ses membres.

C’est se conformer au respect de la réalité historique et rendre un hommage mérité au roi Hassan II que de conclure sur l’évocation de cette cérémonie la partie de ce livre consacrée à l’émigration juive marocaine vers Israël avant et dès la naissance de cet État. Une formidable page d’histoire, avec son lot d’espoirs, de joies, mais aussi de drames et de tragédies, une page illustrant l’attachement muitiséculaire des Juifs marocains pour Sion.

Juifs du Maroc a travers le monde –Robert Assaraf- De la tragédie du Pisces à la reprise de l'émigration-page 76

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