David Corcos-Quelques souvenirs et reflexions sur mon temps

J'ai tracé ailleurs l'histoire de cette noble famille qui remonte à 1248 exactement, en exploitant de nombreux textes, des centaines de documents, dont les uns sont connus et les autres encore inédits. Je n'ai donc pas à revenir ici sur leur lointain et brillant passé. Ce que j'en peux dire ici, c'est seulement que les uns à la suite des autres les "Corcos" ont maintenu dignement leur rang et donnaient le meilleur exemple à leurs pairs. Il était bons et leur générosité pour les malheureux proverbiale.
Ils étaient profondément pieux et très attaches à la tradition léguée par leurs ancêtres. Ils étaient modestes, leurs moeurs étaient pures et leur intégrité allait de soi.
Mon grand- père, Haïm Corcos, et son cousin germain Me'ir Corcos, les seuls que j'ai connus de leur génération portaient la marque de ces qualités admirables. Leur allure était celle des princes de sang, sur leur noble visage on pouvait voir l’empreinte de la distinction suprême, d'une civilisation faite à la fois par une éducation raffinée, un long très long exercice du pouvoir, une suite d'existences épanouies dans la grande aisance et les vertus les plus enviables.
Tous ceux qui les ont connus en témoignent et je n'ai pas entendu une seule voix discordante à ce sujet.
Ils étaient avec les plus belles qualités du monde dans une position qui, après leurs pères, les plaçaient aussi bien, dans la petite communauté de Mogador, chez les princes musulmans ou chrétiens de Londres, à Paris ou à La Hague, au plus haut de l'échelle sociale. Il étaient, ai-je dit, d'une très grande modestie. Et moi, leur descendant direct, j'abandonne pour eux et en les racontant, cette merveilleuse modestie. Car qui donc, après moi, parlera de ces hommes si rares, qui dira sur eux les simples vérités que j'en dis? Ces êtres d'élite étaient avec leurs enfants, les derniers d'un monde qu'on ne reverra plus jamais, d'un monde que j'ai vu s'effondrer sous mes yeux.
Mon père n'était guère bavard. Ils s'extériorisait très peu, ne m'a parlé de sa famille que bien rarement et de lui-même jamais. Heureusement, à ses longs silences mes tantes paternelles suppléaient, quelquefois, ma grand-mère maternelle très fière de sa belle famille qui était, d'ailleurs, de forts lointains parents, et surtout ma mère qui aimait à raconter ses vieux souvenirs.
Il y avait aussi notre veille et fort nombreuse domesticité, les filles et les fils de ceux qui, souvent de père en fils, nous avaient servis. Ces gens, malgré leur ascension relativement récente, était très fière d'avoir pour ainsi dire appartenu à notre clan.
Les termes qu'ils employaient pour parler du passé me démontrait le grand respect, la déférence presque religieuse dont leurs parents et grands parents avaient entouré leurs "patrons", leurs maîtres. Cette loyauté qui ne s'est jamais départie d'elle-même appartenait aussi à ce monde disparu. Quelques-uns de ces gens nous servaient encore quand j'étais jeune, tels les Kakon dont mon père fini par faire la fortune: D'autres, comme les Ben-Robeida les Cohen ou les Israël, avaient déjà acquis leur indépendance au siècle dernier.
Autour de nous, il y avait également presque la veille de la deuxième guerre mondiale, des familles qui avaient été alliées à la notre depuis cinq ou même six générations et dont les uns avaient su maintenir leur rang et d'autres étaient complètement ruinés, comme les Sequerra ou le Aflalo.
Tous ces gens, dont beaucoup se trouvaient subitement dans le besoin avec le changement économique et social que l'arrivée des Français au Maroc avait apporté avec elle, recevaient chacun une petite rente régulière que leur allouait mon grand-père et après lui mon oncle Messod Corcos.
Cette rente était suffisante pour leur permettre, non pas de vivre dans le luxe auquel ils avaient été habitués et qui fut, d'ailleurs, une des causes de leur ruine, mais dans une aisance suffisante qui sauvait leur dignité. La discrétion la plus complète entourait d'ailleurs la remise de cette rente. Chaque début du mois, mon oncle par alliance (il s'était marié avec une des soeurs de mon père, Hassiba, et avait été associé à nos affaires).
Salomon Hadida, se rendait en visite chez chacun de ces bénéficiers et leur remettait, en mains propres, l'enveloppe fermée contenant leur petite rente. Ces personnes avaient pu ainsi, garder leur demeure, dont quelques uns étaient de véritables hôtels particuliers avec leurs meubles de valeur et de bon goût. Ils avaient pu souvent, garder leurs magnifiques bijoux de famille. Mais au lieu de sept ou huit domestiques secondés par un couple ou deux esclaves noirs affranchis depuis 1912 ou 1920, ils n'avaient plus, généralement qu'une cuisinière, une femme de ménage et un serviteur chargé surtout des achats des aliments au marché. Cela paraît déjà énorme
aujourd'hui, mai pour l'époque et pour ces familles, c'était presque une catastrophe!
La vie au Maroc était très bon marché, les légumes délicieux, le beurre frais, le beurre de brebis au printemps, le miel dans ces rayons, poulets, la viande de boeuf ou de mouton, le poisson abondant et frétillant encore, tout était frais, tout cela s'achetait pour quelques sous.
Mon père, le dernier "Qaraqza" qui était resté à Mogador avait gardé toutes les veilles habitudes de la famille. Aussi, dès après les vendanges, on apportait de la campagne des tonnes de raisins noirs et charnus Quelques dizaines de kilos étaient envoyés a nos cuisinières qui les faisaient bouillir avec du sucre dans les "tass", énormes bassines en cuivre rouge, et en faisaient une délicieuse confiture (on faisait également, à la saison, avec des abricots, des prunes, des coings; on préparait de délicieux fruits confits, oranges, mandarines, écorces de melons et de pastèques, transparents et légèrement parfumés à l'eau de fleurs d'orangers). Les quantités étaient énormes.
Conservées dans des jarres de terre cuite bouchées avec de la cire d'abeilles, on les conservait pour l'année. Dans l'un de nos dépôts, à ciel découvert, on apportait des grandes cuves en bois où le raisin frais était entassé. De grands et solides gaillards arrivaient bientôt, se lavaient soigneusement les pieds après avoir passé quelques heures dans un Hammam public et, riant et chantant, écrasaient les raisins en les piétinant. C'est ainsi que l'on faisait chaque année, un vin rosé, léger, légèrement pétillant et qui piquait un peu tant il était sec. On le mettait dans des centaines de bouteilles de un litre chacune qu'on bouchait très soigneusement est on recouvrait le bouchon et tout le goulot d'une épaisse couche de cire d'abeilles.
Tout le rez-de-chaussée de notre demeure de Mogador servait de bureaux, de dépôts et de magasins intérieurs. Il y avait également, avec une entrée particulière, un "Mikvé" avec un petit bassin en marbre blanc, le bain rituel. Tout à coté, avec une porte et une autre entrée, il y avait un long magasin ou l'on conservait de l'huile d'argan dans des grand barils en bois (l'huile d'argan est très particulière a la région de Mogador, la seul (endroit n.d.R) où l'arganier pousse. C'est avec cette huile, que je trouve personnellement très savoureuse, que tous les habitants de la région et de la ville préparaient leurs aliments). C'était aussi à cette endroit que les bouteilles de vin étaient gardées et recouvertes de pailles, sur des étagères d'un bois solide et épais. Chaque année on retirait les bouteilles de la "veille récolte" dont on mettait les dix-pour cent en réserve, à un autre endroit où elles vieillissaient doucement (en 1948 je découvris comme cela, plus de cent cinquante bouteilles d'un vin très vieux d'un arôme extraordinaire). Ces bouteilles étaient remplaçées par la "nouvelle récolte".
Il faut ajouter ici que ce vin toujours préparé "Casher le Pessah", c'est à dire pour les pâques juives. Quelques jours avant cette fête, nous recevions toujours d'Angleterre (et avant cela de Hollande, disait papa) d'énormes caisses de pain azyme (des galettes de Pâques) et des meules d'un fromage jaune et dur, également "Casher le Pessah". Nous en gardions ce qu'il nous fallait pour nos besoins personnels et le reste était partagé a parts égales et envoyé au reste de la famille, parents éloignés, cousins ou amis et tous ceux à qui nous servions une rente pour vivre. Le tout était accompagné de quatre à dix bouteilles de vin pour chaque famille.
Pendant la guerre, quand nous étions complètement coupés de l'Angleterre, mon père faisait faire à Mogador même les mêmes quantités de pain azyme. Cela ne c'était fait que quelques années. Quand les relations reprirent avec l'Angleterre la plu part de nos "protèges" et de nos cousins étaient déjà morts et cette Qa'ida ou pour employer un terme plus juif dans cette circonstance, cette a'da prit fin. C'était déjà d’autres temps!
Je reviendrai plus tard sur d'autres habitudes qui méritent d'être consignées ici.
En attendant, finissons de tracer mon cadre familial:
Mon grand-père était né à Marrakech en 1845. Il était le plus jeune des enfants de Jacob fils de Salomon Corcos et de sa femme Seniora Messoda fille de Meï'r Hadida originaire de Tétouan. Salomon Corcos était né à Mogador vers 1765. Il appartenait à une famille fort distinguée par son savoir, sa piété, son intégrité et ses richesses.
J'ai déjà dit que je trace ailleurs l'histoire de la famille Corcos. Cependant, pour la compréhension de ce que j'écris maintenant, il me faut donner quelques précisions relatives au dernier siècle. Salomon Corcos était comme ses prédécesseurs un des plus importants "Tajer as Sultan" ("négociant du roi, marchand du Sultan") de son époque. Elevé dans l'intimité de la famille impériale marocaine, il lui fut aisé d'être en relation permanente avec celui que le Sultan Moulay Sliman destinait à occuper le trône après lui. Le futur monarque, Moulay Abder Rahman ben Hisham, fut nommé gouverneur du port de Mogador où vivaient Salomon et sa famille.
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