Les veilleurs de l'aube-V.Malka

LES VEILLEURS DE L'AUBE – VICTOR MALKA

On l'a parfois comparé à Ray Charles, en ver­sion orientale. Non seulement parce qu'il était aveugle mais aussi parce qu'il avait une voix qui réveillait les cœurs. Le rabbin David Bouzaglo (1903-1975) a été et continue d'être pour tous les juifs marocains, qu'ils soient installés en France, au Québec, en Israël ou au Maroc, un modèle et une référence. Poète, rabbin et chantre, il a dirigé durant des décennies, la tra­ditionnelle cérémonie dite des bakkachot (supplications) au cours. de laquelle les juifs d'Orient et singulière­ment ceux de l'Empire chérifien se réveillent avant l'aube pour chanter dans leurs syna­gogues des textes et des poèmes religieux sur des airs de musique andalouse.

Le poème religieux (le piyout) a toujours une fonction éducative et liturgique. C'est pourquoi il est en perma­nence lié au chant et à la musique. Et cela est conforme à ce qu'écrivait le roi David lui-même, patron et mentor des poètes et des chantres : Poésie et chant sont pour moi tes préceptes dans ma demeure passagère (Ps 119, 54). Au demeurant, chant et poésie mariés tous deux à un air se disent d'un même mot en hébreu : chir. Comme si tout poème devait être porteur d'une musique qui lui soit propre. Par le chant et la poésie, mélangés dans une sorte d'alchimie, les veillées shabbatiques ont pour objectif de raffermir les liens sociaux des membres de la communauté et de préserver leur identité spirituelle et religieuse.

La musique qui accompagne ces poèmes est toujours vocale. C'est une liturgie qui se passe d'orgue, de luth ou de harpe. Quand ce ne serait que parce que ces poèmes sont le plus souvent chantés le jour du shabbat (ou durant des fêtes) et que l'utilisation du moindre instrument de musique est, ce jour-là, interdite par la loi. C'est une musique qui n'a jamais été écrite. Traditionnelle, elle se transmet du maître à ses disciples et du père à ses enfants. Une légende rabbinique ne fait-elle pas dire à Dieu s'adressant aux enfants d'Israël : « Bien que vous m'ayez glorifié par les harpes et les lyres, c'est le son de vos voix qui m'est le plus agréable » ?

Dans l'analyse qu'il fait (dans Le Chant des nations) de la poésie des juifs face à celle des gentils, le poète andalou du xiie siècle, Abraham Ibn Ezra, établit, non sans finesse et avec un grand sens de l'observation, ce qu'il considère comme un état des lieux des thèmes poétiques :

Les poètes d'Ismaël chantent l'amour et les voluptés ; les Iduméens, les guerres et les batailles vengeresses ; les Grecs, les sciences et les spéculations de l'intelligence ; les Indiens, les proverbes et les énigmes. Quant aux Israé­lites, ils glorifient dans leurs hymnes et leurs cantiques le Seigneur des Armées.

Mais rien n’empêche évidemment ces poètes d'évo­quer, ainsi qu'on l'a noté plus haut, les douleurs de leur vie quotidienne : telle razzia dans un quartier juif, telle catastrophe naturelle détruisant une partie de la commu­nauté, tel tsunami dans la petite ville de Sefrou ou encore telle jeune vierge juive, dans le nord du pays, préférant la mort à la conversion à laquelle on veut la contraindre. Les poètes assument pour le coup, sans l'avoir cherché, le rôle d'historiens de l'instant. Leurs poèmes deviennent d'une certaine façon des documents d'information qu'ils lèguent aux générations futures et à leurs historiens profes­sionnels

Pour se faire comprendre avec clarté de leurs fidèles et des auditeurs de ces veillées shahbatiques, dans le but d'atteindre ceux des juifs qui ne comprenaient pas l'hébreu, il arrive que ces rabbins-poètes écrivent leurs poèmes directement en judéo-arabe. Il faut dire que la langue arabe qu'ils utilisent est en partie une langue en lambeaux, une sorte de fourre-tout. Les juifs du pays n'ont pas eu l'occasion d'apprendre l'arabe classique, que leurs col­lègues et coreligionnaires en Espagne maniaient avec un rare bonheur, même s'ils le transcrivaient uniquement en lettres hébraïques. Leur arabe est un jargon où l'on trouve entre autres des mots bibliques, des formules talmudiques, des termes castillans venus directement de l'Andalousie. Le tout est mélangé de sorte que le locuteur ne sait pas toujours ce qui, dans son expression, appartient à telle source et ce qui provient plutôt de telle autre. Ajoutons que la prononciation de l'arabe par les juifs du pays (ce n'est pas le cas pour ceux qui ont habité l'Irak, l'Égypte, la Syrie ou le Liban) est très approximative. On y confond allègrement le « ch » avec le « s », le « z » avec le « j », le « ou » avec le « o », etc. 

Amor Abitbol (1782-1853) président du tribunal rabbinique de Sefrou, une petite ville voisine de Fès (et que l'on appellera la petite Jérusalem du Maroc, en raison du grand nombre de ses rabbins), écrit un poème devenu depuis lors célèbre. Il y appelle les fidèles à retrouver la voie de l'amour de Dieu et à faire retour à la religion. Le poème est intitulé en arabe Toubou l'- Allah ya nass.

Poètes de l'espérance

Mon père chantait régulièrement à ses enfants réunis à table ce poème au cours du repas shabbatique du vendredi soir.

Mais il peut aussi se faire que le poète « tricote » son œuvre et fasse rimer harmonieusement un vers hébreu avec un autre arabe. Ces poèmes appartiennent – ainsi qu'on l'a vu – à un genre appelé matrouz et deviennent des chants populaires très appréciés. L'un d'entre eux figure désormais dans toutes les anthologies de poésie juive marocaine.

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