Le Pogrome des Fes ou Tritel-1912-Paul B.Fenton-Conclusion

A cette époque la carte postale était un moyen puissant de propagande. En présentant les Juifs comme les victimes des Arabes, l’entreprise humanitaire de la France pouvait prétendre à garantir leur sécurité et à instaurer leur émancipation. Enfin, la concentration des insurgés au mellâh justifia son bombardement, et la destruction qui en résulta permit la modernisation de la ville, à l’exemple de la leçon tirée par la démolition du quartier juif de Casablanca, cinq ans auparavant.

  • En réponse à un télégramme rappelant les bienfaits apportés à l’urbanisme par le bombardement de Casablanca, un rapport militaire de Fès déclare: «Dans aucun quartier de la ville, sauf dans le mellâh, les constructions particulières n’ont souffert des tirs de nos canons ou du pillage. Au mellâh, on profitera de la démolition d’une partie de la rue principale et de certaines ruelles, pour procéder à des élargissements de la voie publique», Nantes, AAE, Légation de France à Tanger; série B280,71 (24.4.1912).

En revanche, déclarer que le mellâh fut détruit essentiellement par le bombardement des Français, comme le veut l’historien Mohammed Kenbib, est une déformation de la vérité visant à faire reporter la culpabilité principale sur les Français et à masquer la part destructrice indéniable des musulmans marocains. Kenbib prétend même que ce sont les obus français à la mélinite qui provoquèrent les incendies qui détruisirent «des rangées entières de maisons». Or, étant donné la proximité du palais chérifien et l’imprécision des tirs à l’époque, il ne put être question d’un bombardement systématique. Il s’agissait plutôt de tirs ciblés ou d’obus égarés, comme celui qui tomba sur le cimetière juif (Al, A7), sinon comment expliquer qu’à part le témoignage d’une Juive anonyme, aucun des récits des autres témoins oculaires ne mentionne le bombardement français?

En conclusion, selon toutes probabilités, on savait fort bien qu’une révolte était inévitable. Il importait seulement de détourner la colère de la populace tout en l’assouvissant. Aussi, le pouvoir du Makhzan de mèche avec les autorités françaises aurait soigneusement préparé un plan visant à la dévier en direction des boucs émissaires traditionnels des désordres au Maghreb — les Juifs qui furent offerts en pâture aux insurgés. Toutefois, pour limiter l’ampleur du drame et pour sauver les apparences morales, le plan prévoyait des mesures «humanitaires», telles que la porte de secours et le refuge au palais royal.

Une communication personnelle de Monsieur Abraham Bengio (m. 2010), neveu d’Abraham Bengio qui périt au cours du soulèvement, vient confirmer ces hypothèses. En effet, en 1951, M. Bengio rencontra à Fès le commandant Rosario Pisani (1880-1951), peu avant sa mort. Ayant accompli le plus clair de son service militaire en Afrique du Nord, Pisani, alors adjudant, fut chargé en vertu de sa grande familiarité avec la mentalité arabe de l’encadrement des tabors au moment du soulèvement dont il émergea indemne. Il confia catégoriquement à M. Bengio que «La France avait désarmé les Juifs et avait laissé faire les émeutiers».

Les victimes juives ne furent pas dupes; leur amertume fut doublement intense. Vis à vis des Français, ils eurent le sentiment, comme l’écrit Elmaleh, d’avoir servi:

"de victimes expiatoires et innocentes du mouvement anti-français qui a éclaté à Fez; bien des Français ont été tués et mutilés; des officiers, des négociants ont perdu la vie dans la journée du mercredi [le 17 avril 1912]; c’est un deuil cruel pour la France et pour nous.

Je perds de chers amis que je pleurerai longtemps; le malheur qui a frappé une collectivité tout entière comme notre Mellah est encore plus atroce; de toute la ville de Fez nous avons été les seuls atteints; tant il est cruellement vrai qu’à toute explosion de la colère populaire au Maroc, c’est sur les Mellahs que s’exercent les vengeances et que s’assouvissent les haines (B10)."

Tandis qu’Elmaleh eut la magnanimité d’associer au deuil juif le souvenir des victimes européennes de l’émeute, Georges Leven dans une lettre adressée au président Poincaré le 29. 4. 1912, éluda totalement la part de responsabilité de la France:

Les Israélites marocains ont été considérés de tout temps par la France comme les pionniers de [sa] civilisation […]. Ils ont été des auxiliaires actifs de [ses] consuls […] [dans la propagation] dans le pays de l’influence et du prestige français. L’accueil qu’ils ont fait aux soldats français et la satisfaction qu’ils ont témoignée de l’établissement du Protectorat les ont naturellement désignés aux haines et aux vengeances des adversaires de l’action française. C’est ce qui fait comprendre l’explosion de fanatisme et de fureur sauvage qui vient de réduire en ruines le quartier israélite de Fez et qui a fait des veuves et des oiphelins si nombreux.

Si l’espérance en un lendemain meilleur sous le pavillon tricolore étouffa la rancœur des Juifs marocains envers la France, vis-à-vis du Maroc les plaies ouvertes par cette agression collective de la part de la populace musulmane ne furent jamais vraiment cicatrisées. La rupture d’avec leurs concitoyens musulmans fut d’autant plus amère que la tragédie survint à peine quelques jours après la fête de la mimouna. Lors de celle-ci les Juifs adoptent une mise vestimentaire semblable à celle de leurs voisins musulmans et échangent avec eux des cadeaux, exprimant une certaine symbiose sociale qui comble le fossé ethno-religeux séparant les deux communautés. Livrés par leur souverain, censé être l’autorité protectrice des dhimmis, ils perdirent définitivement toute illusion d’une coexistence judéo-arabe citoyenne. C’est pourquoi le tritel de Fès, profondément enraciné dans la mémoire collective du judaïsme marocain, constitua l’un des facteurs déclencheurs de l’exode massif des Juifs marocains au lendemain de l’indépendance en 1956 du pays où leurs ancêtres s’étaient installés bien avant l’arrivée des Arabes. En définitive, ce chapitre malheureux illustre lugubrement la démarche machiavélique du pouvoir musulman qui, agissant de complicité avec l’Occident de tradition chrétienne, n’a pas hésité à se compromettre en sacrifiant les plus faibles de ses sujets – la minorité juive – afin de servir ses propres intérêts tout en se faisant passer pour une victime.

Le Pogrome des Fes ou Tritel-1912-Paul B.Fenton-Conclusion-page 92-95

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