Joseph Toledano-Epreuves et liberation-les juifs du Maroc pendant la seconde guerre mondiale

C’est ainsi qu’il reçut encore le 24 juin, avec les honneurs dus à leur rang, la poignée de 26 députés irréductibles, arrivés au port de Casablanca à bord du Massilia, qui avaient quitté Bordeaux à la dernière minute pour prendre, au nom du gouvernement, la direction de la lutte en Afrique du Nord. N’ayant pu les accueillir personnellement, il avait dépêché auprès d’eux, son secrétaire général Morize et sept généraux. Ces derniers, le même jour, participèrent à une conférence improvisée sur les perspectives stratégiques en Méditerranée, autour de l’ancien Président du Conseil Daladier et de l’ancien ministre de l’Intérieur Georges Mandel. Le lendemain 25, Mendès France accompagné du député radical Campinchi et de l’ancien ministre des Sports du Front Populaire, Jean Zay, rendirent visite à Casablanca au Cercle de l’Union, le cercle de la bourgeoisie juive. Ce geste fit beaucoup jaser mais permit aux visiteurs de vérifier l’attachement de la communauté juive marocaine à la France. De leur côté, prenant leur mandat très au sérieux, Daladier et Mandel rencontrèrent à Rabat le consul britannique qui, aussitôt, mit sur pied un projet de conférence avec deux hautes personnalités anglaises : le ministre de l’Information Alfred Cooper, et le général Lord Gorf… Mais à l’arrivée le lendemain à Casablanca, le 25 juin, des envoyés de Churchill, le général Noguès refusa cette entrevue et leur interdit tout contact avec les passagers du Massilia, désormais placés en résidence surveillée et renvoyés plus tard en France pour y être jugés.

Les clauses de l’armistice

C’est que le 25 juin justement, les clauses de l’armistice avec l’Allemagne et l’Italie, entré en vigueur ce jour-là, parurent à Noguès acceptables, sinon " honorables ". D’autant plus que le général Weygand lui avait fait comprendre que, sans l’appui de la Marine, que l’amiral Darlan refusait d’engager, la poursuite de la lutte serait dérisoire.

Les conditions de l’armistice proposées par Hitler — qualifiées de " diaboliquement habiles" par les Anglais eux-mêmes – permettaient à Noguès de rester dans les rangs. Théoriquement, étaient préservées la souveraineté de la France, la neutralité de sa Marine et l’intégrité de son Empire colonial… Il s’inclina donc, " le désespoir dans l’âme ", dit-il en privé, et informa Vichy qu’il restait à son poste « pour remplir une mission de sacrifice qui couvre son front de honte, pour ne pas couper la France en deux »

Il prenait acte publiquement de l’entrée en vigueur de l’armistice dans un message radiodiffusé, adressé à la population :

L’armistice est signé mais le gouvernement, en réponse à des démarches pressantes traduisant les vœux de toute l’Afrique du Nord, me fait connaître officiellement les points suivants :

  • — Il ne saurait être question d’abandonner, sans combattre, à l’étranger tout ou Partie des territoires où nous exerçons la souveraineté dans le Protectorat.
  • — L’hypothèse de l’occupation militaire par une puissance étrangère d’une partie quelconque de l’Afrique du Nord est exclue.
  • — Le gouvernement n’est pas disposé à consentir une diminution des effectifs stationnés dans ces territoires. »

Lui qui se prévalait encore hier de l’appui de la population et du sultan pour continuer la guerre, n’eut aucun mal à entraîner de nouveau, dans son sillage, le sultan soulagé à la perspective que son pays ne deviendrait pas un champ de bataille, face aux puissances de l’Axe. Loyal à la France, le sultan ne pouvait être plus français que les Français, bien qu’il ait été personnellement touché par l’humiliation du peuple protecteur, comme en témoigne son fils, Moulay Hassan, dans son livre Mémoire d’un Roi :

II était cinq heures de l’après-midi lorsque nous avons entendu à la radio le discours de Pétain déclarant qu’il fallait signer l’armistice. Mon père jouait au tennis. Il s’est immédiatement interrompu et s’est rendu au club-house. Des Français l’entouraient en pleurant et il était véritablement traumatisé. J’ai senti que le malheur qui venait de frapper la France était pour lui un véritable deuil personnel… »

Sans aller jusqu’à partager ce sentiment de deuil,

les indigènes musulmans sont abasourdis par notre défaite mais demeurent en majorité discrets et gardent une correction de tenue que n’observent pas même certains Français »

notait dans son rapport un contrôleur général dépêché par Vichy.

Le chef d’état-major Weygand mit en avant les excellentes relations de Noguès avec le sultan ainsi que sa souplesse, garante de sa future fidélité, pour convaincre le maréchal Pétain de ne pas le révoquer comme il en avait la ferme intention. Noguès en retint la leçon et fit tout désormais pour complaire au maréchal et se faire pardonner son crime " originel " — sa nomination par Blum — et sa virulente opposition initiale à l’armistice. Une fois acquis à la politique du maréchal Pétain, le Résident Noguès lui témoigna une fidélité sans failles.

Soulagement et inquiétudes

Si la foudroyante déroute de l’armée française avait été suivie avec une stupéfaction incrédule, dans toutes les couches de la population marocaine, l’annonce de l’armistice fut accueillie avec soulagement car le spectre de l’extension au Maroc des hostilités militaires s’éloignait enfin. Toutefois, ce soulagement ne pouvait être totalement partagé par la communauté juive, traumatisée par cette victoire de l’Allemagne nazie, tellement honnie, sur la France en qui elle avait placé tous ses espoirs. Le général Noguès était même convaincu du contraire. Se basant sur la réaction des élites les plus assimilées, il écrivait en juillet 1940 à un ami :

« Les Juifs aimeraient mieux, plutôt que d’être livrés aux Allemands, que le Maroc soit complètement et même inutilement écrasé. »

Comme toujours, face à une catastrophe inexplicable, dans le bon peuple la superstition — ou l’humour ? — reprit ses droits. Les Services de Renseignements rapportaient, le plus sérieusement du monde, la rumeur circulant au mellah de Casablanca, sur la vraie cause de l’incroyable défaite de la France. Ainsi donc le tsadik, le saint protecteur de la ville, Rabbi Liahou serait apparu en rêve à des privilégiés pour éclaircir ce mystère et leur révéler la cause du malheur de la France :

« Les Français ont dérangé le repos de mon âme et bousculé mon corps. Lieu a fait de même de leur pays et de leurs personnes. »

Effectivement, quelque temps avant la guerre, les autorités municipales avaient fini par se résoudre à transférer les restes du saint vers le nouveau cimetière israélite de Béni Msik. En effet, la tombe gênait le développement de la place principale de la métropole, la Place de France.

Certes, il ne s’agissait plus d’une modeste tombe mais d’un imposant mausolée, n’empêche qu’il était trop éloigné des fidèles du saint au mellah. De plus, comme chacun sait, selon la tradition juive, déterrer des ossements est absolument interdit et porte une irréparable atteinte au repos de l’âme du défunt. Telle était donc sa revanche…

Mais l’heure n’était vraiment pas à l’humour.

Dans son journal intime, l’ancien grand reporter de  l'Avenir Illustré, Jacob Ohayon, écrivait ?

Juin 1940. La défaite. Les Juifs pleurent car c’est aussi la défaite de la liberté, de la tolérance, de l’égalité et de la fraternité.»

Et ce, d’autant plus que, pour l’heure, malgré les clauses rassurantes de l’armistice, la perspective d’une invasion allemande par l’Espagne n’était pas encore définitivement écartée. Il était à craindre que l’Espagne, sûre de son alliance stratégique et idéologique avec les pays de l’Axe, ne profite de leur victoire pour réaliser son ambition de toujours : étendre son Protectorat sur l’ensemble du Maroc et une parue de l’Oranie. C’était bien le projet du général Franco et même sa condition, pour entrer en guerre, aux côtés de l’Allemagne. Il encourageait discrètement le pacha de Tétouan à se proclamer sultan et à partir à la conquête du Maroc français. Il n’avait pas hésité à faire un premier pas, en ce sens, en s’emparant militairement de Tanger, dès l’entrée en guerre de l’Italie, le 14 juin, et à mettre fin à son statut international, officiellement pour " garantir sa neutralité " menacée. Hitler avait difficilement réussi, dans son entrevue de Hendaye avec Franco, du 22 octobre 1940, à le convaincre de réfréner pour l’heure ses appétits sur le Maroc, jusqu’à la victoire finale qui ne saurait tarder. Il avait prioritairement besoin de ménager le régime de Vichy qui s’était engagé à défendre l’Afrique du Nord contre toute éventuelle tentative d’attaque anglaise.

Mais Hitler ne désespérait pas d’entraîner plus tard Madrid dans son sillage, comme il s’en ouvrait à Mussolini, encore en novembre 1940 :

«L’Espagne doit être immédiatement persuadée d’entrer dans la guerre maintenant. Il faut que l’intervention de l’Espagne nous serve à éliminer la base de Gibraltar, à bloquer le détroit et à transférer au moins une ou deux divisions allemandes au Maroc espagnol, pour nous protéger d’une possible défection des Français du Maroc ou dans le reste de l’Afrique du Nord… »

Ce fut finalement l’obstination de Franco à réclamer, pour prix de son entrée en guerre aux côtés de l’Allemagne, une part si excessive de l’Empire français à laquelle Berlin ne pouvait souscrire, sans perdre la collaboration de Pétain, qui éloigna ce danger d’invasion espagnole de la zone de Protectorat français du Maroc et d’invasion allemande par la suite. Les Allemands ne traversèrent jamais le détroit de Gibraltar, mais le danger, pour les Juifs du Maroc, allait venir de l’adoption d’une politique antijuive par le nouveau régime de Vichy qui s’engagea dans la voie de la collaboration.

Joseph Toledano-Epreuves et liberation-les juifs du Maroc pendant la seconde guerre mondiale page 78-82

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