L’exil Marocain -Dans la poesie de David Ben Hassine-André E. Elbaz

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L’exil Marocain

Dans la poesie de David Ben Hassine

André E. Elbaz

Une lecture attentive de l’oeuvre de David Ben Hassine révèle une dualité remarquable dans ses rapports avec la réalité marocaine.

De nombreux poèmes lyriques montrent que ce paytan est très sensible à la beauté de son pays natal, qu’il aime à parcourir dans tous les sens, jusque dans les campagnes les plus reculées. Pendant une randonnée au Tafilalet, il s’émerveille devant la majesté des hautes cimes et remercie Dieu de lui avoir permis d’admirer la splendeur de la “ville des palmiers”, le “spectacle grandiose” des sources, des torrents et des fleuves du Ziz ((אספר פלאיך, ח.

“Comme cet arbre est admirable!” s’écrie-t-il enchanté, passant outre l’injonction talmudique qui interdit aux sages de tels emballements esthétiques. Dans son ravissement, il nous dévoile un secret de poète: “Les sages (comme lui) comprennent le murmure des palmiers, le gazouillis des oiseaux…”. Ailleurs, David Ben Hassine chante la gloire de la nature sauvage des montagnes et des vallées, la beauté des cascades qui grondent sur les pentes escarpées, la grâce du daim, dé la gazelle et de toutes les créatures de la forêt. Il ne reste pas non plus indifférent devant le “tumulte des vagues qui enflent dans la tempête”, devant “les étendues immenses de l’océan” et “ses merveilles dans les abîmes” [לכו חזו מפעלות]

Si David Ben Hassine est ému par les sites naturels du Maroc, il est également très attaché à la communauté dont il partage la vie et les vicissitudes, non seulement à Meknès, sa ville natale, mais dans toutes les villes où ses pas aventureux l’ont conduit, que ce soit à Marrakech, Tétouan, El-Ksar ou au Tafilalet. Mais les hommes dont il parle, ses commanditaires, ses protecteurs, les notables qu’il flatte, ses amis et ses maîtres, la collectivité dont il chante les joies et les peines, ce peuple dont il se sent le porte- parole, et qui se reconnaît en lui, à en juger par la popularité dont il jouit de son vivant, ce n’est pas l’ensemble du peuple marocain, mais, exclusivement, la communauté juive du Maroc.

Ce qu’il nomme, au retour de l’un de ses voyages, “ma demeure, ma destination, mon pays”, ce n’est pas le Maroc, ni même Meknès, où il habite, mais uniquement le Mellah, le quartier juif de cette ville. Le Maroc en tant qu’entité politique, le Maroc de ses compatriotes musulmans, les “goyim”, comme il les appelle anonymement dans son oeuvre, apparaît chez lui sous un éclairage nettement négatif.

Pour David Ben Hassine, le Maroc, c’est tout d’abord la Galout, son exil, la terre d’exil de son peuple “dispersé parmi les nations” étrangères  dans une “terre lointaine” (). C’est “un pays dur” () où règne une anarchie barbare, “un pays de chaos et de désordre” (,), une “terre ennemie” () où le poète et son peuple vivent dans “les ténèbres” (). C’est un “trou infect” (), une contrée impure, indigne de recevoir la dépouille sacrée du Tsaddik Rabbi Amram Diouane). L’image la plus frappante, celle qui revient le plus souvent dans les piyoutim de David Ben Hassine, c’est celle du Maroc en tant que prison, une prison cruelle où il se voit “enchaîné, mort, brisé, captif” (), où “les fils chéris de Sion sont soumis à des tyrans cruels, prisonniers entre leurs mains, les pieds enchaînés” (,). Trois piyoutim sont spécifiquement dédiés à “ceux qui sont enfermés dans une prison” sans raison, calomniés, dépouillés de leurs biens, ne pouvant compter que sur Dieu pour les sortir de leur geôle (;).

Cette vision carcérale de l’exil marocain symbolise de façon saisissante la condition des juifs du Maroc au XVIIIe siècle, taillables et corvéables à merci, livrés à l’exploitation fiscale et à l’arbitraire de leurs maîtres. Car David Ben Hassine (1727-1792) vit dans une période tragique de l’histoire des juifs du Maroc. L’année même de sa naissance, dans l’anarchie qui suit la mort de Moulay Ismaïl, la garde noire du sultan pille, viole et massacre la population juive de Meknès: on compte 180 tués. Coup sur coup, en 1737 et 1747, le Mellah de Meknès, où vit le poète, est de nouveau livré au pillage. A ces débordements de la populace, il faut ajouter les exactions fiscales des souverains et des gouverneurs locaux, qui complètent la ruine des communautés. Ces malheurs sont aggravés par les fléaux naturels qui s’abattent sur la population marocaine: tremblement de terre de 1755, qui détruit la ville de Meknès, épidémies meurtrières de 1742-43, 1749-55 et de 1759, famines de 1737 à 1738, de 1749 à 1755 et de 1779 à 1782, qui vident les grandes agglomérations juives. Enfin, les dernières années de la vie de David Ben Hassine sont endeuillées par le règne sanguinaire du sultan Moulay Elyazid (1790 à 1792), qui met le Maroc à feu et à sang, et déchaîne sa furie sur tous les juifs. Le Mellah de Meknès est durement frappé. Tous ces malheurs ont certainement contribué à assombrir la vision du poète, qui a dû élever sa famille nombreuse dans ces circonstances difficiles, ce qui pourrait expliquer en partie l’amertume et la virulence extrême de certaines de ses imprécations.

Ainsi, ses compatriotes marocains, “nos voisins”, comme il les nomme avec sarcasme dans l’une de ses élégies, ce sont “nos ennemis, nos tortionnaires, iniques et perfides” (,), qui “m’ont frappé, m’ont blessé et m’ont fait boire une coupe débordante d’amertume et de poison” (). Ces “ennemis pervers, maudits et cruels, nous ont accablés de tourments infinis, atroces, barbares, inhumains, ont versé le sang de nos malheureux jeunes gens, intègres et purs, qui n’avaient jamais fait de mal” (). Que peut faire “l’agneau assailli par soixante-dix loups” assoiffés de sang, gémit le poète. Comment les juifs marocains impuissants pourraient-ils réagir contre ces “pillards géants et impudents” (), ces “rejetons de la race d’Amalek” à jamais maudits par la Bible (), une Bible qui reste le point de référence constant de David Ben Hassine, même dans ses épanchements lyriques face aux événements contemporains.

L’exil Marocain Dans la poesie de David Ben Hassine-André E. Elbaz

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