Un recueil de textes historiques Judeo-Marocains- Georges Vajda

פאס וחכמיה

UN RECUEIL

DE

TEXTES HISTORIQUES JUDÉO-MAROCAINS

Georges vajda

INTRODUCTION

Au cours d’une mission qui nous a été confiée par l’Institut des Hautes- Etudes Marocaines dans l’été de 1947, nous avons acquis à Fès, du rabbin-notaire Jacob Ibn Danân, un manuscrit inconnu, croyons-nous, en Europe, dont l’étude qu’on va lire cherche à exploiter les données utiles pour l’histoire de l’empire chérifien et singulièrement de la communauté israélite de Fès.

            Qu’il nous soit permis d’exprimer ici notre sincère reconnaissance à M. Henri Terrasse, Directeur de l’Institut, à notre maître Georgès-S. Colin qui a été l’initiateur de notre voyage, puis notre guide et conseiller d’une complaisance inépuisable, enfin à MM. Allouche et Di Giacomo, professeurs à l’Institut, pour leur confraternel accueil. M. Colin a, de plus, bien voulu revoir notre manuscrit, auquel il a apporté d’importantes corrections de forme et de fond.

Voici la description de ce document.

Cahier sommairement broché (à l’aide d’un feuillet pris dans un registre commercial) de trente-quatre feuillets de 200 x 140 mm. Les pages sont cotées au crayon, le premier chiffre étant 9, le dernier 76 (la foliotation que nous indiquerons par la suite est de nous) ; à partir du feuillet 7, il y a également une foliotation en lettres hébraïques, toujours au crayon. Trente- deux lignes à la page, à partir du feuillet 7 (les six premiers feuillets en ont environ 35). Les six premiers feuillets sont d’une autre encre que le reste, mais l’écriture n’en présente aucune différence majeure par rapport au gros de la copie. Le tout est en écriture rabbinique hispano-africaine (du type dit de Rasi), fort claire. La copie n’est pas antérieure aux vingt der­nières années du xixe siècle.

Les six premiers feuillets portent deux résumés historiques, composés par Sa'dya Ibn Danân (mort en 1493), rabbin originaire de Fès et ancêtre d’une famille fort ramifiée comptant encore de nombreux descendants au Maroc, mais qui a surtout vécu à Grenade

Feuillets 1-5 r° : résumé de l’histoire de la transmission de la doctrine religieuse juive depuis Moïse (les générations antérieures, depuis Adam, étant rappelées pour mémoire) jusqu.’à Maimonide. Le morceau est en hébreu, avec une suscription en arabe classique, fort maltraitée par le copiste, dont voici les premiers mots :

אמר סעדיה יב"ץ קד צאחת (צחחת (lire- הדא אלתאריך מן תואלף מכתלפא

  1. Feuillets 5v°-6v° : résumé historique sur les rois d’Israël (en arabe classique), daté du 12 Tammüz 5245 (25 juin 1485).

Ces textes, dont le premier est connu et imprimé depuis longtemps ('), ne nous occuperont pas davantage.

La partie principale du manuscrit est formée par une compilation historique, faite avec des morceaux tirés des carnets et des mémoires d’une dizaine de rabbins de Fès, du XVIe au XIXe siècle, et présentés sans ordre chronologique, ni même de principe de composition discernable.

En tout cas, il s’agit d’un recueil constitué dans la famille Ibn Danàn. Le premier rédacteur, qui a contribué lui-même au recueil, est Samuel b. Saül Ibn Danàn, né en 1668, mort vers 1730.

Le dernier rédacteur, qui a travaillé à la fin du XIXe siècle, postérieurement à 1879, s’exprime ainsi au feuillet 7 (nous omettons les fioritures rhétoriques dont le texte est surchargé) : « Je commence à écrire le livre des chroniques, appelé at-tawârïh, que j’ai compilé à l’aide des écrits des anciens rabbins, notamment le rabbin Samuel, son père Sa'dya Ibn Danàn, mon grand-père Sa'dya  et le rabbin Saül Serero  ».

L’exploitation méthodique de ces textes ne permettait pas de laisser les morceaux du recueil dans l’état chaotique où ils se présentent dans le manuscrit. Dans notre traduction, on les trouvera classés par ordre chronologique, avec renvois précis aux folios de l’original.

La version française ne cherche pas à revêtir ces extraits d’une élégance qui leur fait totalement défaut dans l’original. Il s’agit là, en effet, de mor­ceaux rédigés en très médiocre style rabbinique où l’expression des idées et des faits est étouffée sous un fatras de réminiscences biblico-talmudiques et les fleurs les plus fanées d’une rhétorique désuète, qui cache mal l’insuf­fisance réelle dans la maîtrise d’une langue savante écrite et l’indigence d’un vocabulaire précis. Quelques morceaux sont cependant écrits en judéo-arabe de Fès, moyen d’expression naturel des auteurs ; parfois d’ailleurs leur mauvais hébreu et leur parler natal se mêlent indissolublement à l’intérieur d’une seule et même phrase. On ne nous reprochera pas, d’autre part, d’avoir résolument supprimé les fleurs de style et écarté les jeux de mots et les réminiscences, d’ailleurs impossibles à rendre exactement en un idiome moderne, d’avoir enfin abrégé la phraséologie pieuse.

La valeur des documents que nous présentons ne réside évidemment pas en de grandes vues historiques sur les destinées du Maroc ou même de la minorité juive habitant ce pays. Nos mémorialistes sont tous des lettrés du Mellâh de Fès dont l’information perd autant en sûreté qu’elle s’éloigne davantage des limites étroites de leur ville. Mais en revanche, ces récits, pour la plupart contemporains aux événements relatés, provenant de narrateurs qui, par la force des choses, s’intéressaient aux humbles réalités de la vie pratique et qui, écrivant seulement pour eux-mêmes ou pour leur milieu fermé, ne se laissaient pas guider par les mêmes pré­occupations politiques et personnelles que les historiographes musulmans, ces récits présentent par certains côtés une image fidèle de la vie à Fès pendant environ trois siècles. Ils fournissent sur quelques points des données qu’on chercherait en vain chez les historiens musulmans du Maroc. Nous aimons à croire, par conséquent, que l’historien moderne en fera son profit .

 Il convient de dire ici quelques mois de la relation du Yahas Fès du rabbin Abner Sarfaty avec notre document. Le Yahas Fès a été analysé, assez sommairement, par Y. D. Sémach (Une chronique juive de Fès, « le Yahas Fès » de Ribbi Abner Ilassarfatij dans ״ Hespéris », XIX, 1934, fasc. I-Il). Nous avons pu nous servir des deux copies (accusant de légères divergences) de cette compilation, adressées respectivement à Abraham Halévi, secrétaire de l’association Agüdat Ahïm à Londres, et à Isidore Loeb, secrétaire de l’Alliance Israélite Universelle à Paris. Ces deux manuscrits, datés l’un et l’autre de 1879, sont conservés actuellement à la Bibliothèque de l’Alliance, sous les cotes 84 et 84 a. Il apparaît certain que l’auteur du Y. F. s’est servi de notre document, surtout dans le chapitre intitulé ״ Récit des calamités et événements survenus à Fès »,qu’on lit respectivement aux ff. 43-45 et 43-47 des deux mss en question; les notes historiques relatives au xixe siècle (ci*après, texte n° XXXI) figurent identiquement dans le Y. F. et dans le manuscrit que nous traduisons. D’une façon générale, les récits détaillés de ce dernier sont très laconiquement résumés dans le Y. F. (exceptionnellement, le n° IY est reproduit en entier) ; parfois il y a désaccord, comme dans le résumé du n" XXI où le Y. F. fait de Mutlammad aî-Hâjj ad-Dilâ’ï un chef de la zaouiya des Aït Ishâq au Tadla. Il se pourrait que les questionnaires envoyés d’Europe, auxquels le y. F. constitue la réponse, aient été pour quelque chose dans la rédaction définitive de notre recueil, mais nous ne possédons aucune certitude à cet égard. Toujours est-il que le texte final que celui-ci a en commun avec le y. F. dénote une certaine collaboration entre un membre de la famille Ibn Danân et R. Abner Sarfaty. Il conviendrait d’interroger sur ce point les rabbins indigènes de moins en moins nom­breux qui restent encore, par gout ou par tradition de famille, dans le courant de la transmission historique du passé judéo-marocain.

TEXTE n° I (fol. 12r°-12v°). Année 5313 (1552/3).

Auteur : Le morceau est anonyme, mais d’après une note, ajoutée à la fin, du compilateur, il est de Sa'dya Ibn Danân II (cf. MR f, 101 a, premier article).

Le rédacteur dit : « J’ai cru bon de reproduire ici (*) un récit étonnant que j’ai trouvé écrit en arabe, dans nos registres ; l’auteur n’a pas signé de son nom ».

« En l’an 5313 la pluie tarda à tomber depuis le début de l’année. Elle ne tomba que le premier jour de Sebât [,si bien que la sécheresse a duré] quatre mois (1 2). Ce fut une grande disette, à tel point que le prix d’une sahfa – Sahfa = 60 mudd-s ou boisseaux – de blé atteignit six onces. Les gens en furent tout désemparés. Les rabbins imposèrent trois [jours de] jeûne aux particuliers, – En principe, aux lettrés. Il s’agit d’une séquence de trois jeûnes : lundi, jeudi, lundi. le premier le dix du mois – Qui est d’ailleurs un des jours de jeûne réguliers de la Synagogue- et deux autres. Mais il ne tomba point de pluie, à la suite de quoi le rabbinat ordonna de nouveau trois jours de jeûne pour la com­munauté. Après que le premier fut célébré, la pluie tomba et nous récitâmes le grand Hallël au Mellah. La pluie s’étant arrêtée, nous jeûnâmes encore le jeudi et il tomba beaucoup de pluie. Les gens se mirent à labourer et, faute de temps, certains labourèrent avec des ânes et des mulets, attelant deux paires au lieu d’une. J’ai vu de mes propres yeux dix paires de bêtes attelées à la file au Dhar az-Zàwya, en raison du peu de temps qui res­tait. Les labours faits, le prix de la farine tomba à douze grandes onces. Ensuite, l’année fut excellente ; il y eut beaucoup de lentilles, au point qu’un mudd en fut vendu quatre fels-s, de même pour les pois chiches ; une sahfa de blé fut vendue deux onces et demie ; cela, au début de la pluie. Que Dieu termine [ l’année] pour le bien ».

Un recueil de textes historiques Judeo-Marocains Georges Vajda

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