Les veilleurs de l'aube-Victor Malka- Les yeux d’une génération

Les yeux d’une génération

Durant les décennies qu’il a passées au Maroc, David Bouzaglo a été considéré par les membres de sa commu­nauté à la fois comme un poète, un rabbi et un chantre religieux. Des fidèles demandaient, de temps à autre, au poète et à son équipe, de venir dans leur ville pour tenir ces veillées shabbatiques. David Bouzaglo acceptait alors de se « délocaliser ».

Il n’est pas, du nord au sud, un seul village à population juive de tout le territoire chérifien où son nom ne soit connu. L’époque n’est pas encore celle où un homme tel que lui s’illustrerait essentiellement par l’édition de disques. On a raconté plus haut que l’homme se méfiait comme de la peste du moindre appareil enregistreur. Plus d’une fois, il lui est arrivé (et spécialement au domicile du père du signataire de ces lignes) d’interrompre brutale­ment un chant parce que l’un de ses assistants lui avait chuchoté dans le creux de l’oreille que le micro d’un magnétophone de fortune était secrètement ouvert, non loin de lui. Il ne reprit ce jour-là le chant qu’il avait commencé qu’après que mon père lui eut remis en mains propres la bande magnétique extraite du magnétophone, imprudemment introduit dans la salle par un invité.

Un technicien du disque à Casablanca, Benitah (se prenommait-il Albert ou bien Robert ?), ayant entendu parler,

dans ces années 1960, du chantre religieux et de sa production poétique prend un jour l’initiative de lui pro­poser par mon intermédiaire un solide contrat pour la réa­lisation d’un disque. L’industriel, instruit des habituelles réticences du poète, déclare, noir sur blanc, accepter à l’avance toutes les conditions, financières notamment, que le chantre poserait à la signature d’un tel contrat. Le rab­bin Bouzaglo refuse catégoriquement. Est-ce parce qu’il est aveugle et qu’il craint de n’être pas en mesure de défendre au mieux, le jour venu, ses intérêts et ceux de sa famille ? En vérité, ce qu’il craint surtout c’est que les fidèles cessent de participer aux veillées shabbatiques dès lors qu’ils pourront écouter chez eux et tout à loisir (sans être contraints à se réveiller avant l’aurore) leur vedette chantant ses compositions religieuses.

Installé en Israël, tout change pour le poète.

D’abord, me dit à Jérusalem le rabbin Méir Attias, lui- même auteur d’une anthologie de musique andalouse accompagnée de poèmes hébraïques, ceux des députés israéliens qui lui avaient promis de lui venir en aide, l’ont oublié. Les promesses en Israël comme ailleurs n’enga­gent que ceux qui veulent bien y croire. Le poète s’est trouvé alors confronté à de grandes difficultés matérielles.

Quand Bouzaglo reprend son activité de poète, c’est son inspiration qui n’est plus la même. Elle ne s’abreuve plus à la même source. Il a transformé ses thèmes et ses combats, son style et sa démarche poétique, son public et le message qu’il veut désormais lui transmettre. Il ne pen­sait naguère qu’en termes d’exil et d’humiliation : voici que les mots qui se présentent désormais à lui à l’heure d’écrire sont liberté et épanouissement, fierté et espérance. Il écrit un poème qu’il intitule A toi ma patrie, pensant non plus au Maroc mais à Israël. Il en consacre un aube, lui le juif marocain, à la mémoire de la Shoah, le meilleur sans doute qu’il ait jamais écrit. Il considère qu’en diaspora, l’histoire des juifs n’est faite que d’oppressions, d’injustice et de misère.

Il aborde dans un de ses écrits ce que la tradition reli­gieuse juive appelle « la pureté familiale ». Il adresse un conseil à ses éventuelles lectrices : « Si ton mari te dit, obéis-moi ! Réponds-lui qu’il lui faut s’éloigner de ton corps. Car il serait souillé et c’est répréhensible. Ainsi le veut le Roi, Dieu le Grand et Puissant. » Il se penche sur une des célébrations les plus populaires des juifs du pays : la Mimouna, une petite fête célébrée à la fin des festivités de Pessah. Bouzaglo écrit :

C’est ainsi au Maroc, depuis les temps anciens,

Que s’expriment les juifs, bénissant leurs amis :

« Réussis donc, mon frère, sois heureux et prospère »

Les enfants du pays, selon leur tradition,

Jusqu’à nos jours encore, en terre marocaine,

Offrent aux juifs de beaux cadeaux. »

Juifs et Arabes, tous réunis Chantent en chœur, l’âme réjouie…

Il aborde également le thème de la repentance dans un texte que ses collègues musulmans auraient pu cosigner avec lui :

C’est vers toi mon Dieu, que je crie,

Tu es notre père, nous sommes tes enfants

Tu es notre roi, nous sommes tes serviteurs

Je viens te demander pardon.

Au Maroc, Bouzaglo s’attristait du silence de Dieu face­ aux épreuves de ses coreligionnaires, voilà qu’ici il lui exprime, au contraire, quand les circonstances nationales le justifient, gratitude et reconnaissance.

Les milliers de juifs marocains installés depuis les années 1950 en Israël et qui ont le sentiment de n’avoir jamais été réellement compris ni par l’establishment poli­tique ni par leurs compatriotes d’origine ashkénaze, se sentent tout d’un coup heureux en écoutant, dans les syna­gogues, les compositions de leur rabbi. Ils se redécouvrent une sorte de fierté. Ils peuvent désormais aimer à nouveau sans complexe les chants orientaux de leur enfance. Ils recouvrent (et redécouvrent) une partie de leur identité. Ils ont, de plus, le sentiment d’avoir désormais trouvé en David Bouzaglo un véritable porte-parole. Ils commen­çaient à perdre leurs coutumes et leurs traditions ances­trales et voici que ce poète les invite non seulement à les apprécier à nouveau mais aussi à les revendiquer haut et fort.

David Bouzaglo écrit désormais également des poèmes à la veine nationaliste ou patriotique. Au lendemain de la guerre des Six Jours, il salue la gloire des « combattants de Sion ». Comme tous les juifs traditionalistes à l’époque dans le pays, il est convaincu que la victoire de Tsahal n’est pas celle des armes, de l’intelligence de ses généraux ou de l’excellence de ses services secrets, mais, au contraire, celle du miracle divin. Il célèbre sans citer son nom David Ben Gourion, le père de la nation. Il chante Jérusalem, « ville de la paix », en mêlant dans ses vers la cité du mythe et celle du réel. Et il salue les qualités (mythifiées) du peuple au sein duquel il vit désormais : c’est « un peuple studieux, attaché à la spiritualité et moral ». Ce qui ne l’empêche pas, paraphrasant une for­mule du commentateur biblique Rachi, d’écrire ailleurs que « la paix vaut plus que tout et que, pour elle, on peut tout sacrifier ». Il n’est pas loin de penser, à l’instar de tel de ses collègues poètes de l’islam, que « la terre entière, dans sa diversité est une, et les hommes sont tous frères et voisins ».

En Israël, installé à Kiryat Yam, au nord de Haïfa, la ville ouvrière, Bouzaglo reconstitue en partie son équipe marocaine. Deux de ses disciples, Haïm Louk et Ouaïch Cohen – devenus ses amis -, ayant tous deux des voix exceptionnelles, l’accompagnent dans la tournée des syna­gogues du pays où on lui manifeste respect et affection.

En Israël, nous dit Méir, le fils du rabbin Bouzaglo, qui enseigne aujourd’hui la philosophie à l’université de Jérusalem, mon père s’est passionné encore plus pour la grammaire hébraïque. Son amour de l’hébreu a pu, ici, se donner libre cours. Mon père est devenu peu à peu plus exigeant dans ses écrits. Il portait aux mots et à leur ori­gine (venaient-ils de l’époque de la Mishna, du Midrash ou des temps modernes ?) une attention plus vive que par le passé. Il a accentué son enracinement dans la tradition de ses pères et de ses maîtres. Sa langue est devenue celle d’une terre reconnue et revendiquée, et ses poèmes des chants de célébration.

Le 27 janvier 2009, l’université de Tel Aviv organise une soirée d’études sur l’œuvre poétique du rabbin David Bouzaglo. Un universitaire, Almog Behar, propose au public une impressionnante analyse comparée entre les œuvres du rabbin-poète marocain et celles d’un autre poète, connu en Israël depuis les années 1960, Erez Bitton. Behar donne lecture d’un poème de Bitton, lui- même né en Algérie, dans lequel il salue Bouzaglo comme l’un de ses maîtres. Les deux hommes sont considérés aujourd’hui comme les deux plus grands poètes du judaïsme nord-africain en Israël, au xxe siècle. Les deux hommes sont aveugles. Bitton invite dans son poème le rabbin Bouzaglo à « quitter son coin et à rejoindre le centre de la tribune ».

L’universitaire Almog Behar s’interroge : « Bitton sou­haite-t-il faire du rabbin Bouzaglo un représentant et un symbole de la culture judéo-marocaine ? Veut-il en réalité l’installer au cœur de la conscience littéraire du nouvel Israël ? » Erez Bitton n’hésite pas à considérer Bouzaglo comme « un poète lyrique, moderne et profond ».

Itzhak Hafouta, un autre universitaire israélien, déclare : « Bouzaglo est un géant : poète, linguiste et musicien. Il maîtrisait toutes les sources de la connaissance du judaïsme. » Une autre personnalité, professeur d’univer­sité, Mme Habiba Pedaya, qui a consacré de longues années à analyser la production poétique de ces poètes religieux notamment dans le monde arabe, considère Bouzaglo comme étant « les yeux d’une génération ». Elle écrit : « Je n’ai jamais senti un chant sortir du point intérieur d’un homme, le lieu de sa vérité, comme chez David Bouzaglo. » Et elle ajoute :

Le kabbaliste' Moshé Cordovero dit de la sagesse qu’elle a deux aspects. Le premier est tourné vers le haut, tandis que le second est orienté vers le bas. Je découvre les deux aspects dans la personnalité du poète David Bou­zaglo. D’un côté, il est passeur de traditions et, de l’autre, c’est un homme seul qui vit sur le mode tragique sa cécité.

Bouzaglo lui-même évoque ainsi le malheur qui l’a frappé au mitan de sa vie :

J’ai très tôt été familier avec le texte de la Torah et de ses commentateurs. J’ai également étudié durant des années avec nombre de spécialistes du Talmud, au point d’avoir été naguère considéré comme un excellent talmudiste. J’ai enfin consacré beaucoup de temps à l’étude de la halakha. Bref, si je n’avais pas perdu mes yeux, un long chemin s’ouvrait devant moi pour achever ma formation. J’aurais alors sans doute pu prétendre à un poste équiva­lent à celui qu’occupaient ceux qui, au Maroc, me consi­déraient en public comme un des leurs.

Le rabbin faisait sans doute ainsi allusion aux différents rabbins-juges qui, face à lui, ont, en effet, toujours mani­festé respect et admiration pour ses connaissances.

Dans un autre de ses poèmes, Bouzaglo fait référence à l’amertume qui est la sienne quand il découvre que les différents ophtalmologues consultés ne peuvent, les uns et les autres, rien pour lui. Il se parle à lui-même :

N’es-tu pas privé de lumière ?

La flamme de ton œil est effacée

Pauvre misérable privé de tout…

Quel espoir a donc l’homme las,

Au parler amer, à la prunelle blessée

Et qui tâtonne le long d’un mur ?

Son fils Méir dit aujourd’hui de son père qu’il aimait beaucoup le mot lumière (or), et sa fille Rachel ajoute que cette cécité l’a conduit à pénétrer profondément dans la spiritualité des termes qu’il utilisait à l’heure d’écrire : « Il composait ses poèmes dans le silence, mais il se les récitait à voix haute afin de se les mettre en mémoire. Du moins est-ce ainsi que je l’ai toujours vu faire. »

L’industriel Jacob Danino et le chef d’orchestre Michel Abittan, interrogés à Casablanca, redisent l’admiration qu’ils ont toujours portée à l’activité et à l’œuvre, poétique et musicale, de David Bouzaglo : « Il était très apprécié de tous les grands experts marocains de la musique andalouse. Le prestigieux chef d’orchestre Ahmed Loukili, en parti­culier, aimait à le rencontrer. Il parlait de lui comme du cheikh Daoud. »

Quel fut le dernier poème de David ? Nul ne le sait. Et si on le savait, ce poème résumerait-il un parcours de vie ? Constituerait-il une sorte de testament ?

Avant de mourir, en 1975, le rabbin formule auprès des siens le souhait qu’aucun éloge ne soit prononcé sur sa tombe. Peut-être aurait-il été heureux, pourtant, de savoir que la ville la plus « marocaine » d’Israël, Ashdod, a décidé de donner son nom à l’une de ses grandes artères. A sa mort, le rabbin Bouzaglo devient sans vraiment l’avoir cherché une référence, un symbole, un modèle et peut-être aussi une légende. L’homme n’a laissé après lui -on l’a dit – ni mémoires ni correspondance. Comment imaginer alors que des zones d’ombre, des questions sans réponse ne subsistent pas lorsqu’on entreprend, auprès de sa famille, de ses anciens compagnons et des amis qui l’ont connu, un travail qui n’est pas en vérité une biogra­phie, mais une approche impressionniste d’un personnage peu commun ?

Transmettre

Un récit talmudique (Brakhot 3 b) rapporte que la lyre du roi David, suspendue au-dessus de son lit, se mettait à jouer, seule, des mélodies et des chants à la louange de Dieu, quand, à minuit, le vent du nord soufflait à travers ses cordes. La voix du poète Bouzaglo, des décennies après sa mort, résonne encore dans la mémoire de bien des juifs originaires du Maroc, qu’ils soient aujourd’hui installés en Israël, en France, au Québec ou au Maroc. Quand un vent de nostalgie souffle sur leurs existences…

Bouzaglo inspire aujourd’hui un grand nombre de chantres et de poètes juifs appartenant à l’aire culturelle judéo-marocaine. Vivant, il refusait qu’on le considère comme poète et c’est pourtant comme tel qu’il est perçu par les différentes universités en Israël qui, désormais, lui consacrent des mémoires, des thèses et des soirées d’études. Face à cela, il aurait sans doute, s’il vivait, éclaté d’un grand rire, et cet humoriste à ses heures se serait, comme à son habitude, moqué de lui-même…

On raconte que l’un des grands cantors de la tradition ashkénaze Yehoshua Lerer, né à Jérusalem, devint hazzane (cantor) à Tel Aviv puis à Anvers. Dans un premier temps, il étudiait au collège talmudique (la yéchiva) de Hébron en même temps qu’il participait avec d’autres cantors à des concerts. De ce fait, il s’absentait beaucoup du collège et cette absence était fortement ressentie par le public qui la désapprouvait. Les directeurs de l’académie lui en firent donc l’observation. Lerer leur répondit :

« Il est vrai que je suis né pour être cantor. Et avec l’aide de Dieu, je le serai. Mais il est également vrai que je veux étudier pour être un docteur de la loi et un disciple des Sages. Que dois-je faire ? Eh bien, décidez vous- même ! »

Plus jamais, dit-on, on ne lui fit la moindre remarque.

Comme poète, David Bouzaglo aura fait la preuve que l’homme ne doit pas louer Dieu uniquement aux heures d’euphorie, mais également quand la détresse et la douleur frappent à sa porte.

Un universitaire spécialisé, à l’université Ben- Gourion de Beersheva, dans l’enseignement du poème religieux (le piyout), raconte au journal Maariv :

Je reçois beaucoup de jeunes originaires de villes de développement. On leur a naguère porté un tort considé­rable parce qu’on leur a appris à mépriser leur culture et les valeurs de leurs grands-pères. Aujourd’hui, quand je leur enseigne les poèmes religieux, ceux de David Bou­zaglo en particulier, ces jeunes viennent me dire : « Mon grand-père avait l’habitude de chanter ce chant en telle circonstance. » Ainsi ces jeunes rétablissent le contact avec leurs ancêtres.

Et là est peut-être la grande réussite de cet homme, né dans le chant et la poésie, mort après avoir enseigné à ses disciples sagesse, amour et respect des traditions d’un vieux peuple. Ceux qui, aujourd’hui, sur quatre continents, gardent fidèlement son sou venir, savent que David Bouzaglo a assumé avec fer­veur la mission et la tâche que le sort lui a, dès ses jeunes années, confiées : transmettre…

Passeur de grâces, disions-nous…-

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