Meknes

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Meknes – Joseph Toledano Portrait d'une communaute juive marocaine

Meknes – Joseph Toledano

MeknesPortrait d'une communaute juive marocaine

Histoire, culture, humour et folklore

PORTRAIT D'UNE COMMUNAUTE

Pour son 11ème livre, Joseph Tolédano, spécialiste de l'histoire et de la culture des Juifs d'Afrique du Nord, dresse le portait en trois dimensions de la Communauté de Meknès. Dans la première partie du livre, il retrace les mille ans de son histoire de sa fondation à nos jours, replaçant son évolution interne dans la cadre global du judaïsme marocain et du royaume du Maroc.

Dans la seconde partie, il nous invite à un passionnant périple à travers les trésors de la culture et du folklore, sous la conduite du plus fiable des guides -l'humour.

Dans la postface, Meknès après Meknès, il illustre l'attachement sentimental à leur communauté des originaires de Meknès à travers le monde.

En dressant le portrait de la communauté de Meknès, considérée au XXème siècle comme la "Petite Jérusalem" du Maghreb pour l'érudition de ses élites et la ferveur religieuse de se ses membres, une communauté qui à force d'être particulière ressemble parfaitement aux autres, Joseph Tolédano résume tout l'esprit du judaïsme marocain dans son ensemble tant il est vrai qu'il n'y a d'universel que le particulier – quand il est-authentiqueivres sur l'histoire et le patrimoine culturel du judaïsme nord-africain en général et marocain en particulier, parus en français et judaïsme nord-africain en général et marocain en particulier, parus en français et en hébreu.

Format Livre d'art, couverture dure couleur, 578 pages, 170 illustrations

L'auteur ne faisant pas de publicité, vous serait reconnaissant de l'aider à la diffusion du livre en lui communiquant les noms, adresses, email de proches, amis qui pourraient éventuellement y être intéressés. D'avance merci

Joseph Toledano

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Meknes – Joseph Toledano Portrait d'une communaute juive marocaine

 

CHAPITRE I

MeknesFORMATION DU CENTRE DE TORAH

C'est en disparaissant que la communauté juive de Meknès fait son entrée dans l'Histoire écrite. La première mention dans les sources hébraïques de l'existence d'une communauté dans la ville est un bref passage de la lamen­tation sur les persécutions de la dynastie des Almohades (1130 1269־) qui ont failli mettre fin à la présence juive au Maghreb et en Andalousie. Dans son élégie sur la " lumière qui s'est éteinte au Maghreb ", écrite vers 1138, le grand poète espagnol rabbi Abraham Iben Ezra, la cite parmi les communau­tés d'Afrique du Nord et de l'Espagne musulmane victimes du fanatisme au nom de l'unicité d'Allah. Mais alors qu'il tresse des titres de gloire aux plus grandes communautés, il ne fait que mentionner celle Meknès, signe de son peu d'importance à l'époque :

Comment impuissants nous avons appris la destruction du Maghreb,

Comment sous nos larmes, a du ciel fondu le malheur sur l'Espagne …

 Pleurent mes yeux comme une fontaine sur la ville de Lucène,

Je raserai mes cheveux et pousserai des cris amers sur l'exil de Séville …

De désespoir, je pleure la communauté de Sijilmassa,

Ville de génies, d'érudits dont la lumière a été recouverte par les ténèbres

Qu'est devenue la communauté de Fès, anéantie en un jour ?,

 La ville de la Torah de la Mishna, de la Guémara et de la Kabala,

Où sont ses écoles où l'enseignement jamais ne connaissait de répit ?

 Où est le trésor de Tlemcen ? Sa splendeur s'est effondrée …

 J'élèverai la voix en gémissements amers sur Ceuta et Meknès

Un autre document de la guéniza du Caire, daté de 1148, mentionne également la communauté de Meknès comme l'une des dernières victimes de la fureur almohade.

Toutefois la présence juive dans la région était bien plus ancienne, sans que l'on dispose de beaucoup de renseignements sur son origine – Eretz Israël ou descendance de Berbères convertis au judaïsme ? Il est impossible dans ce cadre d'approfondir cette question. Cette présence est en tout cas attestée dès l'époque de la conquête romaine aux premiers siècles de l'ère chrétienne. Les fouilles archéologiques ont mis à jour dans la ville proche de Volubilis une sépulture avec une inscription en caractères hébraïques archaïques Noa fille de rabbi Matrona – qu'elle repose.

Modeste bourgade dans une région agricole particulièrement fertile, Meknès fut fondée à la fin du Xème siècle, non comme Fès ou Marrakech, par un sou­verain, ou comme capitale d'une dynastie, mais par des membres de la tribu berbère des Meknassa de la grande confrérie des Zénata en voie de sédenta­risation. L'excellent climat de ces hauts plateaux fertiles entre le majestueux massif montagneux isolé du Zerhoun au nord, et les derniers contreforts du Moyen Atlas au sud, ombragés, arrosés par l'oued Boufekrane et regorgeant de sources d'eau, avait séduit ces nomades venus des steppes orientales. Meknès-es-Zitoun ne fut longtemps qu'une confédération de trois petits villages sans remparts, dont l'un, celui de Taoura, peuplé par des artisans et commerçants juifs de vieille souche. A l'origine écrit rabbi Yossef Messas, en se basant sur des informateurs arabes contemporains, le nom de la ville était Méknaza (de kenz, trésor) du nom de la mère de son fondateur. Après sa mort, ses fils se divisèrent en deux clans. Le cadet, quitta les lieux pour fon­der une autre ville, Méknassa, près de Taza, qui ne devait pas tarder à tomber en ruines et à disparaître. L'aîné, eut un fils qu'il prénomma Méknas, qui donna son nom définitif à la ville.

Toutefois, selon une autre version plus fouillée, le nom de la ville serait d'ori­gine berbère tamazigh; dérivé de ameknas, le guerrier ou le combattant. D'ail­leurs les militants amazighs l'appellent plutôt Ameknas. Elle n'accéda au rang de ville qu'au siècle suivant. C'est semble -t -il autour de 1069, que conformé­ment à la pratique des dirigeants de la dynastie berbère des Almorávides, qui avaient coutume de construire des bastions pour stocker armes et denrées ali­mentaires destinées à leurs troupes, que fut édifiée près de ces villages, une ville fortifiée où s'installèrent les Juifs avec leurs compatriotes musulmans à l'intérieur des remparts. Originaires de la vallée du Drâa, les Almorávides – le nom vient du ribat, fortin isolé du reste du monde où s'étaient retirés les fondateurs de ce courant religieux – étaient les disciples du grand réformateur de l'islam, Abdallah Ibn Yassine, soucieux de restaurer la stricte orthodoxie sunnite, rejetant les jugements personnels et les interprétations allégoriques ou spirituelles au profit d'un formalisme rigide et d'un juridisme étroit. Son plus illustre disciple, Youssef Iben Tachfin (1060 -1107), parti du sud, entre­prit la conquête du nord du pays à partir de la nouvelle capitale dont il se dota, Marrakech. Dans sa marche sur Fès, conquise de haute lutte définitive­ment seulement en 1069, après un premier siège infructueux en 1063, Meknès s'était ralliée sans combat à la nouvelle dynastie qui la transforma en place forte. Fidèles au pacte de la dhimma strictement appliqué, bannissant la ten­tation de conversion de force à l'islam, les Almorávides permirent à la petite communauté qui s'enrichit de nouveaux apports, de survivre, sinon de pros­pérer – jusqu'au cataclysme almohade.

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Joseph Toledano

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C'est une fois encore du Sud que partit la tempête emportant tout sur son passage. Son prophète Mohammed ibn Toumert dit El Mehdi, messie envoyé de Dieu, prêchait dans le Sous le retour aux sources de l'islam pur et dur, le retour intégral à l'unicité de Dieu, à l'orthodoxie sunnite contre les dévia­tions maraboutiques et les descriptions anthropomorphiques de Dieu. Pour parfaire cette purification, il prônait le bannissement de tous les infidèles de la cité islamique. Son espoir de soulever la population de Meknès échoua et ses successeurs feront payer cher à la petite ville ce manque de ferveur. C'est son successeur et plus fidèle disciple, Abdel Moumen, qui, combinant au zèle prédicateur de son maître, le génie guerrier, conquit toute l'Afrique du Nord et une partie de l'Espagne, au cri " Le glaive ! Le glaive ! ", ne laissant d'autre choix aux dhimmis que la conversion ou la mort, et dans les meilleurs cas, l'exil.

Meknès fut prise en 1147 après un long siège et entièrement saccagée par Ab­del Moumen. La communauté juive locale n'en fut pas épargnée à l'instar de toutes celles tombées sous le joug de la nouvelle dynastie, comme le rapporte le chroniqueur contemporain, rabbi Abraham Ben David, dans son livre Séfer Hakabbala :

" Il y eut des années de crise et de conversions forcées pour Israël. Cela arri­va à cause de l'épée d'Abou Moumen qui décréta l'apostasie sur les enfants d'Israël en disant : " Rayons -les du nombre des nations et que le nom d'Israël ne soit plus mentionné. Il ne leur laissa aucun coin de repos dans tout son royaume de Salé sur l'Atlantique, à Mahdia au bout du monde. " (en Tunisie) Nous ne possédons aucun document; aucun témoignage sur l'éventuelle survie – peu probable – d'une communauté juive après les massacres et les conversions forcées d'Abdel Moumen. Un grand nombre se convertirent de façade dans l'espoir qu'on leur permettra un jour de revenir à la foi de leurs ancêtres, ou dans l'attente de l'arrivée du Messie. Un plus petit nombre; ceux qui le purent, choisirent l'exil à l'exemple et sur le conseil de Maïmonide " car le monde est vaste ". Après son départ du Maroc et son installation comme médecin du sultan Salah Edine, Saladin à Fostat, en Egypte, il devait ainsi résumer la tragédie almohade : " Toute joie a cessé au Maghreb, tout fidèle à Dieu doit se cacher. La lumière d'Israël s'est éteinte au Maghreb …"

Ce terrible constat aurait pu signer la fin à tout jamais de la présence juive sur la terre marocaine, mais bien que privées par l'émigration de leurs chefs spirituels les plus prestigieux, des communautés juives matériellement et spirituellement appauvries, devaient commencer peu à peu à se reconsti­tuer après des décennies de clandestinité sur la terre marocaine et sans doute également à Meknès. Déjà le fils d'Abdel Moumen, Abou Yacoub Youssef (1165 -1184), sans doute conscient de l'importance du rôle économique des Juifs, en particulier dans l'artisanat et le commerce local et internatio­nal, devait selon certaines sources autoriser les Juifs convertis de force à reve­nir à leur religion s'ils le désiraient. Il imposa par ailleurs aux convertis, dou­tant de la sincérité de leur conviction, le port d'un signe particulier pour les distinguer des fidèles de vieille souche – un couvre -tête de couleur jaune et un habit spécial. Sous son règne, les villes de l'Afrique du Nord connurent prospérité inconnue depuis des siècles et il est possible qu'elle ait favorisé le retour de populations juives.

Son fils Yaacoub El Mansour (1184- 89), couvert de gloire après son expédi­tion en Espagne, tout en revenant au respect du pacte d'Omar, introduisit de nouvelles discriminations dans le statut classique de la dhimma. C'est ainsi que les Juifs – désormais les seuls dhimmis avec la disparition des derniers vestiges de populations chrétiennes – se virent interdits l'usage et l'étude de la langue du Coran. Une mesure qui ne sera ja­mais levée et aura des conséquences cardinales sur la vie culturelle du judaïsme marocain pour les siècles suivants, quand il se reconstituera.

 Privés de la connaissance de l'arabe clas­sique, dans laquelle Maïmonide a écrit ses chefs œuvre, les érudits n'auront plus les moyens et encore moins la curiosité, de se fa­miliariser avec les textes, traduits dans cette langue, de la philosophie grecque antique, de même qu'ils n'auront plus accès aux travaux scientifiques où excellaient leurs frères en Es­pagne : mathématiques, astronomie et méde­cine. Il s'en suivra naturellement une baisse significative du niveau intellectuel des Juifs et un repliement sur les seules traditions reli­gieuses. Et même dans ce domaine des sciences juives, nous n'avons pas conservé de trace pour ces XII -XIIIèmes siècles, d'aucune œuvre mar­quante, ni à Meknès, ni ailleurs. La lente décadence de la dynastie et l'effrite­ment de l'autorité centrale permirent aux Juifs de se ressaisir et de revenir sur scène. Une par­tie des Juifs fuyant les persécutions qui avaient trouvé refuge dans les marges sahariennes, hors d'atteinte du pouvoir almohade, et qui avaient contribué à l'essor du commerce avec le Soudan, s'infiltrèrent de nouveau vers Fès et Meknès. La nouvelle dynastie de Beni Merine, les Mérinides, de la tribu ber­bère des Zénata, qui s’empara de Meknès en 1240 et de Fès en 1250, revint à la traditionnelle tolérance envers les dhimmis. La nouvelle prospérité que connut Fès, ayant retrouvé son statut de capitale, favorisa également sa modeste voi­sine, Meknès, qui sur le plan religieux vivra jusqu'au XVIIème à l'ombre de la capitale. Les Mérinides firent procéder à divers travaux touchant l'enceinte de la ville, le système d'adduction d'eau et les ponts. Avec l'affaiblissement de la dynastie, la ville connut une certaine stagnation.

(Robert Assaraf Le Judaïsme Meknassi après la mort de Moulay Ismaïl : Un siècle de troubles. (1727-1822

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Avec l'accession sur le trône de Sidi Mohammed Ben Abdallah en 1757, une période de calme sembla s'instaurer. Le nouveau sultan mit au pas la Garde Noire en lui substituant une armée nationale et se rendit très populaire en allégeant la fiscalité pesant sur les populations. L'un de ses premiers gestes fut de transférer la capitale du pays de Meknès à Fès qui retrouva ainsi sa gloire passée. Il eut toutefois l'habileté d'effectuer ce changement de manière progressive et d'une manière telle qu'on ne put l'accuser de délaisser Meknès au profit exclusif de sa rivale traditionnelle. S'il était attaché à Fès, Sidi Mohammed IV éprouvait aussi beaucoup d'affection pour Marrakech, ville dont il avait longtemps été gouverneur.

A l'égard des Juifs, il mena une politique de tolérance qui lui valut la reconnaissance de ceux-ci. Dans son Kissé Melakhim, rabbi Moshé Elbaz le qualifie ainsi de « très grand ami d'Israël ». Musulman fervent mais exempt de tout fanatisme, Sidi Mohammed ben Abdallah s'entoura ainsi, dès le début de son règne, de nombreux conseillers dont certains, notamment Shmouel Lévy ben Youli et Samuel Sumbal, avaient servi son père.

 Le rôle joué par ces conseillers juifs à la Cour était connu de tous et suscitait de nombreux commentaires défavorables, y compris au sein des communautés juives, inquiètes à l'idée qu'on pût chercher à leur faire payer la morgue dont faisaient preuve ces « juifs de Cour ». Ainsi, dans son Kissé Melakhim, le rav Raphaël Moshé Elbaz de Sefrou, après avoir vanté les mérites du sultan, se montrait très réservé en décrivant l'entourage juif du monarque : « Toujours son carrosse était précédé de ses dix proches et conseillers juifs à cheval, somptueusement vêtus et portant des bijoux précieux. » Un voyageur juif italien originaire de Mantoue, Samuel Romanelli, qui séjourna au Maroc entre 1786 et 1790, ne se montrait pas moins sévère. Dans une Relation de voyage publiée en hébreu à Berlin en 1792, il notait, en s'en scandalisant, que ces «parvenus mange[ai]ent des plats raffinés, se faisaient] jouer la meilleure musique, s'habill[ai]ent des draps les plus fins, offr[ai]ent à leurs femmes des habits de soie et les paraient d'or, de perles, de rubis et d'émeraudes et, pour défier les musulmans, pass[ai]ent devant les mosquées sans ôter leurs chaussures ».

Il faut toutefois se garder de généraliser. La situation des différents favoris juifs du sultan n'était guère assurée et ils étaient toujours à la merci d'un caprice du souverain. C'est ainsi qu'un agent consulaire danois, Georg Host, soulignait la mésaventure survenue à l'un de ces juifs, installé à Agadir mais :

A cette époque, le juif Ben Isso avait en gérance le port d'Agadir, pour laquelle il était redevable d'une somme de vingt mille piastres. Connaissant bien ce Juif, Mohamed le fit venir devant lui et lui dit : «toi, le truand, tu vas recevoir la peine que tu mérites, non pas à cause de l'argent que tu me dois personnellement – tes frères ( les autres Juifs) me le paieront jusqu'au dernier sou – mais pour ce que, toute ta vie durant, tu as truandé tant chez les Maures que chez les Chrétiens et même chez les autres Juifs» . Il lui fit couper les deux mains'.

Le texte de Samuel Romanelli ainsi que la mésaventure survenue à Ben Isso étaient très révélateurs de l'apparition d'une nouvelle classe de très riches négociants juifs dont aucun n'était originaire – le fait vaut d'être noté – de Meknès. Conscient de l'utilité économique des juifs, Sidi Mohammed ben Abdallah décida en effet de s'appuyer sur eux pour relancer l'économie marocaine déclinante. Signant des traités de commerce et d'amitié tous azimuts avec les principales puissances européennes, il fonda ainsi le port de Mogador, où il concentra le commerce international. Consuls et commerçants chrétiens répondirent avec peu d’empressement à l'invitation qui leur fut faite de s'y installer. En particulier, les négociants danois, qui contrôlaient le port d'Agadir depuis la disgrâce de Ben Isso, se montrèrent très réticents à l'idée de venir s'installer à Mogador. La Danske Afrikanske Kompagnie y voyait une menace pour le monopole qu'elle avait jusque-là et son agent à Safi, Georg Host, relate avec minutie les difficultés qu'il éprouvait à contrecarrer les menées du principal conseiller juif de Sidi Mohammed Ben Abdallah, Samuel Sumbal.

Suivant les conseils de ce dernier, le sultan demanda alors aux grandes familles juives marocaines d'envoyer chacune un représentant à Mogador, dont le port avait été construit sous la direction de Mimoun Ben Isaac Corcos. Samuel Sumbal dressa lui-même la liste des dix premiers élus, les tajjar es sultan, les marchands juifs du roi, qui reçurent des privilèges commerciaux et politiques exceptionnels : avances de capital, gestion de certains fonds du Trésor, monopole d'exportation de produits comme la cire, le tabac, les plumes d'autruche, les amandes, les cuirs, les laines, l'huile, la gomme, les parfums, les mulets, les bœufs et les céréales. Parmi les premiers tajjar es sultan, on trouvait les familles Sumbal et Delvante-Chriqui de Safi, Corcos et Delmar de Marrakech ; Lévy Bensoussan, Ben Yuli et Nahory de Rabat, Aboudraham de Tétouan, Penia et Aflalou dAgadir. Il n'y avait aucun juif de Meknès. Cela ne signifiait pas pour autant que certains juifs meknassis n'aient pas gravité dans l'entourage immédiat du monarque même s'ils n'étaient pas associés à ses entreprises commerciales à Mogador.

Le plus connu d'entre eux fut rabbi Moshé Mamane. Grand négociant, originaire de Tétouan et ayant un comptoir à Gibraltar, il détenait déjà, au temps de Moulay Abdallah, le monopole de deux des plus importants produits d'exportation de la riche région agricole du nord : la cire et les peaux. Installé à Meknès, il ne tarda pas à entrer en conflit avec la communauté dont il était l'élément le plus fortuné et le plus imposé. C'était là un « privilège » dont il se serait bien passé. Mécontent de l'estimation faite de sa fortune par ses coreligionnaires meknassis, il fit appel de celle-ci en 1737 devant le tribunal rabbinique de Fès. Celui-ci lui donna raison en se fondant sur une nouvelle règle en vigueur à Fès et Tétouan depuis le début du 18ième siècle, à savoir que la quote-part du contribuable le plus imposé ne pouvait être supérieure à celle du second par la fortune. Une telle mesure visait en fait à protéger les Juifs les plus fortunés de la convoitise du Makhzen qui aurait pu être tenté de confisquer leurs biens.

Meknes – Joseph Toledano – Portrait d'une communaute juive marocaine

 

MeknesUN NOUVEL APPORT

Mais repliement ne signifie pas isolement total. Le flux des échanges conti­nua à couler même si à un rythme réduit. Si les souverains Saadiens firent appel aux talents diplomatiques et commerciaux des expulsés d'Espagne et de leurs descendants, cela profita peu à Meknès. Le centre du pouvoir trans­féré à Marrakech, ce devaient être les descendants des expulsés d'Espagne dans la capitale du Sud et les villes du littoral at­lantique, et également ceux de Fès, qui devaient servir d'agents de liaison commerciaux et diplo­matiques avec les pays européens. C'est pourtant dans cette période incertaine que devait se produire un des événements mar­quants pour l'histoire de la communauté juive de Meknès – l'arrivée tardive d'une grande famille de rabbins descendants des expulsés d'Espagne qui allait tant contribuer à son épanouissement comme centre de Torah au cours des siècles sui­vants : les Tolédano.

Au moment de l'expulsion d'Espagne en 1492, les membres de cette famille de rabbins originaires de Tolède, s'étaient dispersés, les uns trouvant refuge au Portugal et en Eretz Israël, la grande majorité dans l'Empire ottoman. C'est ainsi qu'une de ses branches de cette famille, celle de rabbi Yossef et son fils rabbi Daniel s'établit dans le port de Salonique, conquise par les Turcs en 1430. L'afflux des expulsés accueillis à bras ou­verts par le sultan Batazid devait grandement contribuer à l'épanouissement économique de la ville qui allait devenir pour des siècles le plus prestigieux centre culturel séfarade, attirant même un grand nombre d'originaires du Ma­roc. A la différence du Maroc, les descendants des expulsés s'y étaient organisés selon leur province d'origine avec leur propre synagogue et yéchiba; Aragon, Catalogne, Léon, Castille, Portugal, Maroc. Rabbi Daniel y portait le titre de Roch Hakhmé Castilla, chef des rabbins de Castille; titre inconnu en Espagne -même. Il devait pourtant avec ses deux fils quitter cette communauté -phare pour s'installer au Maroc, à Fès, vers 1545, on ne sait pour quelle raison et dans quelles circonstances. Pen­dant une vingtaine d'années, il y dirigea une grande yéchiba. Ses deux fils, rabbi Haïm et rabbi Yossef quittèrent à leur tour Fès pour s'établir à Meknès vers 1565, sans doute suite aux épreuves dont fut victime la communau­té de Fès lors de son occupation par les Turcs en 1554, et à l'épidémie qui décima la commu­nauté en 1559. Accueillis les bras ouverts, les deux frères furent dès leur arrivée invités à se joindre au tribunal rabbinique dont leurs des­cendants allaient désormais faire partie tout au long des siècles suivants et jusqu'à nos jours. Ils y transférèrent leur célèbre yéchiba contribuant à la diffusion des études sacrées. Rabbi Yossef eut deux fils, Batoukh et Daniel qui à la génération suivante furent membres puis pré­sidents du tribunal rabbinique de Meknès.

Rabbi Haïm laissa deux fils : Habib et Daniel. L'aîné, rabbi Habib, surnom­mé le Hassid, le pieux, présida le Tribunal rabbinique cumulant cette fonc­tion religieuse avec celle de Naguid, chef de la communauté responsable des relations avec les autorités. Sa piété, son érudition et son dévouement pour le bien public lui valurent l'estime générale au -delà des frontières de sa ville natale, comme en témoigne le style d'une requête que lui avait adressée par un Juif de Fès venu s'établir à Meknès, Réouben Ben Zikri : " Lumière sacrée, toujours disponible pour toute action de sainteté, roi assis sur son trône, une couronne divine sur sa tête, débordant de pitié pour les indigents; secours pour les démunis, homme de compassion; fils de notre grand maître rabbi Haïm Tolédano – que sa mémoire soit bénie. Je viens d'une grande ville de sages et de lettrés, mais à l'heure présente les cèdres du commerce se sont appauvris et à plus forte raison les talmidé hakhamim, et quand le feu prend dans les cèdres que peut -il en être des simples plantes grimpantes ? Et il ne nous reste plus sur qui compter que sur notre Seigneur au Ciel et sur des hommes généreux discrets et compatissants comme votre honneur et les autres gardiens des vignobles qui suivent votre voie …Depuis mon arrivée dans votre ville, je n'ai trouvé nulle part où me loger et je serais resté dans le rue sans l'hospitalité du sieur Yéshaya Bahtit qui m'a pris en pitié et je fais donc appel à votre compassion pour moi et ma famille restée à Fès … "Il laissa nombre d'ouvrages dont un livre de sermons et commentaires en trois tomes Sha'aré hokhma, Les Portes de la Sagesse, dont le manuscrit se trouve en Amérique. Son fils, rabbi Haïm alla sur les traces paternelles à la fois dans l'érudition et l'activité publique. Malgré son isolement et sa fermeture sur elle -même, la communauté de Meknès ressentit la même angoisse que celle de Fès, plus ouverte aux affaires politiques, face au danger de conquête du Maroc par le Portugal.

POURIM DE LOS CHRISTIANOS

La mort en 1574 du sultan saadien Abdallah el Ghalib (1557 -1574), ouvrit une terrible guerre de succession propice à l'intervention des puissances étran­gères dans le cadre complexe des rivalités entre le Portugal, l'Espagne, et l’empire ottoman rêvant d'étendre sa conquête au Maroc après celles de la Tunisie et de l'Algérie..

Contestant l'accession au trône de son neveu, Sidi Mohammed el Moutawakil (1574 -76), le frère du sultan défunt, Moulay Abdelmalek qui s'était réfu­gié à Alger, parvint avec l'aide d'un corps expéditionnaire turc à s’emparer du pouvoir en prenant Fès en 1576. En contrepartie de son soutien, la Turquie avait obtenu la promesse d'un versement de 500.000 onces d'or et d'une al­liance militaire contre l'Espagne. Le nouveau souverain eut la prudence d'ob­tenir le rapide retrait de l'armée turque en s'acquittant de la somme promise. Mais le sultan déchu qui s'était replié à Marrakech, revint à l'assaut, et fut de nouveau battu dans la région de Salé. Il remonta alors vers le nord jetant dans l'angoisse les communautés juives, en particulier Fès et Meknès, qui connais­saient ses mauvaises dispositions envers elles. Après bien des péripéties, il arriva à Lisbonne. Il n'eut pas de mal à convaincre le jeune et impétueux roi du Portugal, Don Sébastien, qui rêvait de conquêtes et de croisade, à entre­prendre une expédition pour le ramener sur le trône, en contrepartie de la remise de la place d'Azila et de sa reconnaissance comme vassal du roi du Portugal

Le souvenir de l'extrême cruauté de l'expulsion du Portugal, encore très vif chez les descendants des Mégourachim, explique la panique de la communau­té juive à la perspective de tomber entre ses mains alors qu'il avait juré de convertir ou d'exterminer les Juifs du Maroc comme le rapportent les Chro­niques de Fès.

Restée dans l'histoire dans l'Histoire comme la Bataille des Trois Rois, suite à la mort des trois chefs d'armées; elle eut un grand retentissement en Europe. (1578). Suite à la mort du roi Sébastien sans laisser d'hériter; son trône revint au roi d'Espagne qui annexa le Portugal. Les Juifs du Maroc instituèrent pour commémorer leur sauvetage un petit Pourim; Pourim de los Christianos. " Les rabbins prirent l'engagement, pour eux et leur postérité, jusqu'à l'avènement du Messie, de célébrer le second jour du mois de Ellul comme Pourim en donnant des aumônes aux pauvres …"

A l'instar de la Méguila d'Esther, une Méguila fut désormais lue dans toutes les synagogues le 2 du mois de Ellul :.. "

UNE PARENTHÈSE DE PAIX ET DE PROSPÉRITÉ

Le soir de cette éclatante victoire; le frère du sultan défunt fut proclamé comme nouveau souverain sous le nom d'Ahmed El Mansour. Ses 25 ans de règne (1578 1603־) furent une parenthèse de paix, de stabilité et de prospé­rité dont profiteront largement tous les Juifs du Maroc. Et plus particulière­ment ceux de sa capitale Marrakech et des villes du littoral engagées dans le commerce international comme la célèbre famille Pallache qui fut à l'origine de la promotion des relations diplomatiques et commerciale avec le premier pays chrétien à signer un traité de paix avec l’empire chérifien, la Hollande. Ou l'homme des relations commerciales entre le Maroc et le Portugal, rabbi Yaacob Rosalis de Fès. Certes, le transfert de la capitale ne devait pas porter atteinte à la prééminence de Fès comme centre de la Torah où se poursuivit la rédaction du livre des Taqanot rythmant la vie sociale et religieuse de Fès et des communautés satellites. Mais Fès n'était plus désormais l'unique réfé­rence, d'autres centres apparaissent Dans le sud : Marrakech, Taroudant et Sijilmassa, dans le Tafilalet. Et dans le nord, Meknès. Depuis l'installation de la famille Tolédano on ne peut plus parler de simple dépendance, mais de collaboration et de symbiose, ses rabbins consultés et parfois même impli­qués dans la rédaction des taqanot des Sages de Castille. Son épanouissement comme centre de Torah allait être mis en relief pour la première fois à l'occa­sion de la traumatisante épreuve de la crise messianique qui allait ébranler l'ensemble du monde juif.

Meknes-Portrait d'une communaute juive marocaine-Joseph Toledano

MeknesCONTAGION MAROCAINE

Cette propagande shabtaïste commença à se répande largement au Maroc à partir du milieu de l'année 1665, colportée par les négociants en contact avec les centres du mouvement en Europe, et en pre­mier lieu Amsterdam. C'est par le port de Salé qui centralisait le commerce avec les Pays -Bas, qu'arrivaient les nouvelles colportées ensuite dans l'intérieur du pays.

L'anarchie qui avait suivit la mort de l'illustre sultan El Mansour, emporté en 1603 dans l'épidémie de peste qui ravageait le Maroc depuis 1588 ,avait si­gné le début de la décadence de la dynastie saadienne qui se prolonger un demi -siècle jusqu'à l'avènement d'une nouvelle dynastie. Le pays s'était di­visé de fait en deux royaumes rivaux, ayant Fès et Marrakech pour capitales.

 Aux tourments politiques, persécutions et extorsions de fonds, devaient s'ajouter les calamités naturelles, avec le terrible cycle de famines des années 1604-1606; 1614 – 1616 et 1621 -27 et 1658.

Cette atmosphère de chaos et fin du monde sur le plan politique et la diffu­sion de la kabbale sur le plan spirituel et intellectuel, peuvent expliquer le surprenant succès rencontré au Maroc par le message messianique venu du lointain Orient, en particulier dans la communauté de Meknès qui allait sortir de l'anonymat et se révéler comme un centre de Torah. Les deux émissaires de Terre Sainte en mission au Maroc à cette époque ont dû également contribuer à la rapidité de son succès. L'un originaire du Ma­roc, revenu en mission dans son pays natal, rabbi Yéshaya Dahan. L'autre originaire d'Allemagne, en mission pour Jérusalem dont nous avons déjà parlé, rabbi Elisha Ashkénazi, le père du prophète du mouvement messianique. Il avait déjà effectué une première mission dans le nord du Maroc en 1654 -56, laissant en particulier à Meknès, un souvenir impérissable. Il avait apporté avec lui un trésor inestimable, deux livres de base de Kabbale introu­vables au Maroc, Maguid Yécharim de rabbi Yossef Caro et le commentaire du Zohar de rabbi Abraham Galanti, Yaréah Yakar qui furent recopiés à la main par plusieurs rabbins locaux. La copie de ce second ouvrage avait été com­mencée par rabbi Haïm Tolédano. N'ayant pu la mener à son terme, il avait chargé un autre illustre rabbin de sa ville, rabbi Daniel Bahloul, de prendre la relève et d'achever l'ouvrage. Lors de son double séjour à Meknès, avant et pendant la crise shabtaïste, rabbi Elisha avait regroupé autour de lui des cercles d'études auxquels avaient participé notamment ce rabbi Daniel Bahloul, rabbi Yaacob Abensour, rabbi Yaacob Benattar et son hôte pendant les deux dernières années de sa vie, rabbi Shémaya Maimrane. (La célèbre synagogue du vieux mellah; slat rebbi shemaya portait son nom). Au cours de sa seconde mission au Maroc, au moment du paroxysme de la crise, il avait fondé une yéchiba à Salé. Bien que nous ne possédions pas de documents spé­cifiques à ce sujet, il ne fait pas de doute qu'il a dû contribuer à la propaga­tion des idées de son fils Nathan, dont il était très fier. En 1671, il quittait Salé pour s'établir définitivement à Meknès où il devait mourir en 1673, entouré de l'estime de tous, opposants comme anciens croyants en Shabtaï Zvi. Son tombeau était jusqu'à nos jours l'objet d'un grand culte entouré du respect qui se doit pour cet illustre rabbin kolel de Jérusalem "

LE TEST DU JEUNE DE TICHA BÉAB

De même que la Kabbale pratique était descendue des sphères intellectuelles de la spéculation pure, la propagande shabtaïste, au -delà des concepts abs­traits, s'adressait aux masses dans un langage plus concret lié à la vie reli­gieuse quotidienne. La venue prochaine du Messie était l'occasion de se li­bérer du carcan trop rigide des commandements de la Halakha rabbinique. Toutefois, on n'a pas d'échos de la propagation au Maroc des débordements sexuels prônés et pratiqués par le faux messie lui -même et ses proches com­pagnons dans l'Empire ottoman. Plus prosaïquement, ce dépassement des commandements prit au Maroc la forme de l'annulation du jeûne et du deuil de Ticha Béab, le 9ème jour du mois de Ab, commémorant la destruction du Temple. Cette commémoration était devenue incompatible avec la croyance de l'arrivée proche du Messie qui allait reconstruire le Temple. Au contraire, il fut proclamé jour de joie et de réjouissances. La manière de le célébrer était devenue au Maroc le test de la foi messianique, délimitant la frontière entre croyants et non -croyants ou hésitants, le point de rupture le plus visible entre la majorité – adhérant à la nouvelle foi – et la minorité – refusant, avant l'arrivée effective du Messie, de changer la Halakha.

Si la majorité était disposée sans réserve à croire en la mission messianique de Shabtaï Zvi, les réticences étaient grandes même au sein des croyants à sauter le pas et renoncer à la célébration traditionnelle de cette date funeste. Aussi le principal meneur du camp messianique au Maroc, rabbi Yaacob Bensadoun de Salé, devait -il pour essayer de convaincre les lettrés, d'affiner encore plus les arguments développés par Nathan Achkénazi, en y ajoutant sa propre interprétation. Pour simplifier, il fit appel au précédent historique de la re­construction du Temple après le retour de l'exil de Babylone :. " Continuerai -je à pleurer au cinquième mois (Ab) en pratiquant des absti­nences comme je l'ai fait plusieurs années ? Alors la parole de l'Eternel me fut adressée en ces termes : " Porte à tout le peuple du pays et aux prêtres la parole que voici : quand vous avez jeûné et gardé le deuil au cinquième et au septième mois, et cela durant soixante -douze années, est -ce donc pour moi que vous avez observé ce jeûne ? Et quand vous mangez et que vous buvez, n'est -ce pas pour vous qui mangez et n'est -ce pas vous qui bu­vez ? " (Zacharie 7; 3)

Ce n'est donc pas en l'honneur de l'Eternel que ces jeûnes avaient été insti­tués ni même comme expression de remords pour les péchés du passé, mais simplement pour commémorer volontairement, et non sur ordre divin, des malheurs terrestres et qu'importe donc à Dieu que vous jeûniez ou pas, c'est pour vous et non pour lui que vous le faites ! Et maintenant que Dieu vous a pris en pitié et va vous ramener à Jérusalem, c'est à vous, et à vous seuls; que revient la décision de continuer ou non à jeûner et à prendre le deuil ! " Il en découle que quand il n'y a pas de paix et qu'Israël en exil est victime de persécutions, le jeûne est obligatoire, mais dans les pays où il n'y a pas de persécutions et d'intolérance, ceux qui le veulent jeûnent, et ceux qui ne le veulent peuvent légitimement s'en abstenir. Et c'est bien le cas de notre pays le Maroc, et à plus forte raison pour les communautés d'Amsterdam, de Hambourg et d'Angleterre …"

Epreuves et liberation. Jo. Tol-Les incidents de Meknes

Les larges échos de ces incidents, parvenus jusqu'en France par l'intermédiaire de la LICA, convainquirent le Résident Général Noguès de se rendre sur les lieux pour affirmer son autorité et démentir les rumeurs d'inaction des forces de l'ordre. Mais au lieu de présenter ses condoléances à la communauté, il mit en garde, sur un ton réprobateur, ses dirigeants contre tout manquement au devoir traditionnel de réserve. Il leur rappela tout ce qu'ils devaient à la France, leur recommandant la sagesse et la soumission. Ce ton comminatoire provoqua un incident mémorable et sans précédent : un des jeunes membres du Comité, Abraham Tolédano, arabisant idéologiquement proche des nationalistes, répondit à Noguès en termes jugés insolents. Ses collègues médusés s’empressèrent de le désavouer.

Trois jours plus tard, le Contrôleur Civil recevait la visite du Président de l'Association des Anciens Élèves de l'École de l'Alliance, Mimoun Mréjen, qui l'assurait de la fidélité de tous ses membres à la France « à laquelle ils doivent tout ce qu'ils savent et tout ce qu'ils sont. Il précisait " qu'ils n 'ont nullement l'intention d'afficher vis-à-vis d'elle, comme vis-à-vis du Makhzen, des sentiments de rébellion ou d'indépendance et qu'ils regrettent profondément les paroles inconscientes prononcées par Monsieur Abraham Tolédano ". Il ajoutait que les membres de son association feraient tout ce qui était en leur pouvoir " pour éviter le retour des incidents regrettables qui se sont produits l'autrejour sur la place El Hdim… »

Cet incident sans précédent fut, on s'en doute, abondamment commenté aussi bien au mellah qu'en médina, comme en fait foi le rapport des Renseignements Généraux :

« La population musulmane de Meknès, et en particulier les classes aisées, n'ont pas été sans remarquer que depuis l'entrevue qu'a eue le Résident Général avec les représentants de la communauté israélite, les éléments sains de cette communauté semblent vouloir adopter une attitude plus modeste, faire montre de moins d'arrogance, de moins de bravade. Les Musulmans attribuent ce revirement au langage énergique du Résident et ne manquent pas de critiquer la conduite récente de ceux qui, hier encore, étaient des dhimmis sous la tutelle d'un sultan qui n'a cessé d'être le Souverain du pays…

Des renseignements sûrs, il ressort que la population musulmane, et en particulier le peuple, reste montée contre les Juifs. De petits incidents sans importance aucune, dénotent l'esprit belliqueux à leur égard. On accuse notamment le Président de leur Comité, Joseph Berdugo d'avoir battu de sa main sept indigènes musulmans et de détenir des armes de guerre. Le bruit court qu'il a été emprisonné, ce dont les Musulmans se sont réjouis… »

C'étaient naturellement de fausses rumeurs mais révélatrices de la tension qui prévalait dans les relations intercommunautaires comme devaient le confirmer des incidents de même nature survenus à d'autres endroits du pays.

Ainsi à Mogador, schéma désormais classique, un banal incident entre deux individus provoqua de sérieux désordres, le 29 juillet 1939. Suite à un bagarre au mellah entre un Juif et un Musulman, un agent de police indigène fut appelé à intervenir. Quand il arriva sur les lieux de la querelle, des passants de bonne volonté avaient déjà réussi à séparer les antagonistes et son intervention n'avait plus d'objet. Le policier ordonna alors au Juif, qui avait été sérieusement malmené dans l'altercation, de le suivre au commissariat mais ce dernier " osa " lui désobéir en demandant un répit, le temps de se remettre des coups reçus. Outré de ne pas être immédiatement obéi, l'agent de police l'insulta et le frappa à la grande et bruyante indignation des Juifs témoins de la scène. L'agent entreprit alors d'ameuter les Musulmans en sollicitant leur aide contre les Juifs arrogants du mellah. Les choses en restèrent là , mais les esprits s'étaient échauffés… Trois jours plus tard, le 1er août, de graves désordres éclatèrent.

 Des centaines de Musulmans envahirent le mellah, se livrant à des violences contre les femmes et les enfants. L'émeute se prolongea plus de quatre heures avant que la police n'intervienne, ne rétablisse l'ordre et ne positionne des gardiens à la porte du mellah. Le soir même, au nouveau marché de la ville, à la suite d'un différend, le fils d'un commerçant juif frappa un jeune Musulman qui tomba évanoui. La rumeur de l'incident s'enfla et des bagarres éclatèrent de tous côtés, auxquelles se joignirent des militaires indigènes, sous l'influence de leurs officiers français antisémites. «Il s'agit, ajoute le rapport des Services de Renseignements, du résultat de l'action des militants du PSF qui, lors de la commémoration du 15Oème anniversaire de la Révolution Française, avaient déjà troublé impunément cette manifestation cependant placée sous le patronage des autorités locales. »

Joseph Toledano-Epreuves et liberation-Les juifs du maroc pendant la seconde guerre mondiale

Les incidents de Meknès

Des centaines de Musulmans envahirent le mellah, se livrant à des violences contre les femmes et les enfants. L'émeute se prolongea plus de quatre heures avant que la police n'intervienne, ne rétablisse l'ordre et ne positionne des gardiens à la porte du mellah.

Pour le Président du Comité de la Communauté de Meknès qui exprimait la position de tous ses collègues notables, la leçon à tirer de ces incidents restait toujours le repli sur soi. Il s'agissait d'éviter comme le feu toute activité et même pensée politique. Il en faisait ainsi la recommandation dans un tract diffusé au mellah et lu dans les synagogues : Celui qui garde sa bouche et sa langue, garde son âme de la détresse. (Les Proverbes) "

« Or ce n'est pas sans une légitime émotion que nous apprenons par la voie des autorités que certains de nos coreligionnaires commentent des sujets d'ordre politique. Nous n'avons guère besoin de faire ressortir le préjudice considérable qui pourrait résulter pour les auteurs des cas en question, attendu que pour nous, Israélites marocains, le devoir et l'obligation les plus stricts commandent d'observer un respect absolu des autorités de la nation protectrice, et nous devons nous écarter nettement de tout ce qui a trait, soit à la politique, soit aux affaires publiques. Chacun sait malheureusement la situation de nos coreligionnaires d'Europe et, par contre, combien nous-mêmes sommes heureux de proclamer hautement que les Israélites placés sous la protection de la France sont des êtres heureux, libres et indépendants. C'est imprégnés de ces idées que nous nous adressons à vous, en vous conjurant d'éloigner de votre esprit, de votre milieu, de votre foyer, tout rapport, toute idée, toute conversation, tout sujet d'ordre politique, de n'entretenir aucune relation équivoque, et de demeurer toujours dans la voie de la droiture qui est celle d'observer rigoureusement les prescriptions de nos protecteurs. Notre population rendra avec nous un respectueux hommage aux autorités qui, par marque de bienveillance, ont bien voulu attirer notre attention sur ces faits, prévenant ainsi toute sanction. »

Ainsi, l'incident de Meknès demeura heureusement local et sans suites dans le reste du pays. A peine la communauté juive allait-elle commencer à goûter à cette tranquillité générale dont parle André Julien, en cette seconde moitié de 1939, que les rumeurs venues d'Europe sur l'approche d'un nouveau conflit alourdissaient à nouveau l'atmosphère. Les Juifs du Maroc ne craignaient pas tant que les hostilités ne les atteignent directement. A vrai dire, ils se sentaient totalement en sécurité, à l'abri, protégés par la puissance réputée invincible de la France émancipatrice mais ils s'inquiétaient davantage pour leurs frères d'Europe. Pourtant, restés encore largement isolés du reste du monde juif, repliés sur eux- mêmes, les Juifs du Maroc pouvaient difficilement saisir la portée de la montée des périls.

C'est ainsi que passa totalement inaperçue, en dehors des cercles évolués de Mogador, la publication en septembre 1939, par un intellectuel de la ville, d'un petit opuscule prémonitoire, oeuvre d'un poète-pamphlétaire. Isaac David Knafo, descendant d'une des illustres familles des martyrs d'Oufrane, avait lors de son séjour en Europe, pris la mesure de toute l'horreur du nazisme et du terrible danger qu'il représentait pour l'ensemble du peuple juif. Dans son pamphlet publié à compte d'auteur, à 2500 exemplaires : Les Hitlériques, il dénonçait l'indifférence de ses compatriotes et pour les sensibiliser, il criait son indignation et son angoisse :

Au lecteur

J'ai vu fleurir la haine au pays des nazis

Et toute une nation subir la virulence

 De l'acide rongeur qu'en ses discours lui lance

 Un bouffon démentiel en guise de lazzi

Ce pitre malfaisant, par la fureur saisi,

Prêchant la délation, le meurtre et la violence

 J'ai senti que mon front, malgré sa nonchalance

 De honte et de dégoût, devenait cramoisi

Le fouet satirique, entre mes mains débiles

 A fustiger Hitler se montre malhabile,

Du moins exprime-t-il mon aversion.

Et c'est pourquoi lecteur, dussé-je te déplaire

Et pour exhaler ma peine et ma colère

 Je t'offre cet écrit rempli d'indignation…

Tout là-bas, dans la triste Allemagne,

L'Enfer est dénommé Camp de Concentration.

 Pour les seuls innocents, ce lieu de détention

Est, ainsi qu'il se doit, plus cruel que le bagne…

N'étant jamais repus de suprêmes délices

Que procure à leurs sens la souffrance d'autrui

Ils savent rappeler au moderne Aujourd'hui

Ce que l'Age barbare inventa de supplices.

Un jour leur cruauté deviendra sans objet.

Travaillant pour la mort au visage livide,

Chaque jour, un peu plus, le vaste camp se vide  

Perdant par extinction ses malheureux sujets.

Contre toute attente, les Juifs du Maroc n'allaient pas tarder à être rattrapés par les événements tragiques de l'Europe auxquels ils n'étaient nullement préparés par leur histoire.

Fin du chapitre 1- la montee des perils

Meknes – Joseph Toledano Portrait d'une communaute juive marocaine

ÉPANOUISSEMENT

La surprenante rapidité avec laquelle la communauté se remit de cette pro­fonde crise messianique sans laisser de séquelles visibles, tient autant à la qualité de sa direction spirituelle, qu'au changement fondamental du décor politique. En faisant de Meknès sa capitale, le plus illustre des souverains Alaouites, Moulay Ismaël, devait favoriser et accélérer l'épanouissement de sa communauté juive, en ajoutant à son titre de centre de Torah, la couronne de la prospérité matérielle, confirmant l'adage des Maximes des Pères pro­mettant à qui accomplit la Loi de Dieu dans l'indigence, de le faire un jour dans l'opulence.(4,11)

  1. UN EMPEREUR, UNE CAPITALE

Faute de règles de succession strictes incontournables – le trône revenant non au fils aîné comme dans les monarchies européennes, mais au plus "méritant" des membres de la famille royale – la passation de pouvoir obéissait le plus souvent à la loi du plus fort. Cette fois le plus "méritant" fut le plus rapide. Gouverneur de Meknès, Moulay Ismaël fut le premier des postulants poten­tiels à apprendre la mort près de Marrakech au cours d'une fantasia, de son demi -frère Moulay Rachid. Informé par les soins de son conseiller financier, le Naguid de la communauté juive Yossef Maimran, lui -même averti de l'ac­cident par son agent commercial et membre de la famille dans la capitale du sud. Il s'était aussitôt rendu vers minuit chez le gouverneur et lui avait avancé la somme nécessaire pour lever une troupe et devancer tous les autres prétendants potentiels. Le 16 avril 1672, Moulay Ismaël se fit proclamer sul­tan à Fès, à l'âge de 26 ans. Des délégations des oulémas et des notables de toutes les villes et contrées affluèrent les jours suivants dans la capitale pour reconnaître le jeune souverain et lui prêter serment d'allégeance. Ne devaient manquer à l'appel que les délégations du sud. Et pour cause, son neveu, le fils du sultan défunt, Ahmed Ben Mahrez, s'était fait parallèlement proclaimer sultan à Marrakech. Cette première révolte rapidement matée, Ben Mahrez s'enfuit au Sahara, mais il devait encore lui tenir tête pendant 14 ans – ce fut le tour des habitants de Fès d'entrer en rébellion comme le rapportent les Chroniques de Fès  :

"Cette expédition terminée, il revint en paix de Marrakech. Après cela, il voulut conduire sa mhallah en un autre endroit et demanda aux tireurs de Fès -la -Vieille de le suivre et envoya le caïd Zidan pour les enrôler. Mais ils tuèrent le caïd aussitôt qu'il arriva et lui coupèrent la tête qu'ils envoyèrent au sultan. Ils demeurèrent en état de rébellion un an et demi…Les gens de Fès couvrirent le sultan de malédictions, dont il leur tient toujours rigueur encore aujourd'hui, leur impose un lourd impôt et chaque année les punit de leur crime…"

Cette aversion pour les Fassis élitistes et frondeurs, la méfiance envers les dé­bordements de force des Marrakchis jamais réellement soumis, les tendances séparatistes de certaines tribus berbères du sud, devaient l'amener à décider de s'en éloigner et à transférer la capitale dans une ville toute à sa dévotion qu'il pourrait façonner à son image.

Par sa situation géographique stratégique, la richesse de sa région agricole, l'abondance et la qualité de ses sources d'eau réputées les plus pures du pays, une population fruste à fond berbère sans prétention élitiste, Meknès dont il avait été le gouverneur, se prêtait parfaitement à un tel dessein. Il commença par élargir le périmètre de la ville, renforça les remparts du côté ouest et à cet effet fit abattre des maisons pour dégager une grande esplanade qui porte jusqu'à ce jour le souvenir de cette destruction : Place El hdim (les ruines). Les gigantesques travaux de construction – palais, mosquées, écuries, jardins; plans d'eau, souks, logements; camps militaires, remparts – durèrent des an­nées sous la direction personnelle du souverain qui fut son propre architecte et s'y adonna avec passion, faisant la prospérité de ses habitants et enrichis­sant sa population juive.

Meknes-portrait d'une communaute juive marocaine-Joseph Toledano-LA CONSTRUCTION DU MELLAH

LA CONSTRUCTION DU MELLAH

Mais en devenant capitale et en attirant une nombreuse population juive, de Fès, Marrakech, Séfrou, Salé et du Tafilalet, Meknès devait à son tour suivre l'exemple des deux précédentes capitales et avoir son quartier juif séparé. Par commodité; autant que par volonté délibérée de ségrégation. Mais sûr de son pouvoir, il ne crut pas nécessaire, comme ses prédécesseurs à Fès et à Mar­rakech, d'édifier le mellah à proximité immédiate de son palais pour mieux le protéger.

En 1679, il dota la communauté d'un lotissement à l'extrémité de la médina, proche des jardins et des champs de culture, appelé Ryad. Contrairement aux deux précédents mellahs, tout le terrain est propriété des Juifs sans que le Palais ou les notables musulmans y possèdent la moindre parcelle – preuve de la prospérité des membres de la communauté qui assurèrent seuls le finan­cement de sa construction.

Les plans du nouveau quartier, bien que dressés par les architectes du roi, tenaient compte des besoins particuliers et de prescriptions religieuses de sa population, en vertu du principe d'autonomie interne. C'est ainsi que confor­mément à la Halakha, ils incluaient une place centrale pour le commerce et les grandes réunions publiques exception­nelles, El gara dsouk, avec en son centre une fontaine pour la fourniture gratuite d'eau potable venant de sources de la montagne proche du Zerhoun – en plus des puits particuliers dans les cours des maisons. Sans oublier un bain public, le mikvé pour la purification rituelle et les fours publics pour la cuisson du pain selon les prescriptions de la Loi. Les murailles qui l'entourent, en plus de leur fonction de protection, ont une fonction religieuse, faisant du quartier comme une seule cour, (Iroub), pour per­mettre les déplacements et le port sur soi d'objets le jour sacré du shabbat. A cela s'ajoutaient les synagogues, nouvelles ou transférées de l'ancien quartier juif de la médina, toutes privées, le zèle bâtis­seur des grandes familles dispensant la communauté en tant qu'entité, de bâtir et d'entretenir des lieux de culte publics. Les travaux de construction auxquels les Juifs échappèrent dit -on, en versant une forte somme d'argent au souverain – au départ obligation leur aurait été faite de construire de leurs mains leurs mai­sons furent essentiellement menés par des esclaves chrétiens et achevés en 1682. D'ailleurs, ce serait ces esclaves chrétiens  transférés de Fès qui auraient hérité du quartier de la médina évacué par les Juifs, si on se fie au rapport des prêtres chargés par la France du rachat de ses ressortissants chrétiens captifs Pendant ces pourparlers, nous allions plusieurs fois visiter les esclaves fran­çais malades dans les lieux où les esclaves chrétiens se retirent tous les soirs quand leur travail est fini. Ce lieu qu'ils appellent le Kanot (déformation pho­nétique de hanout, magasin) était anciennement la Juiverie, et quand les Juifs l'ont quittée pour se placer là où ils sont à présent, le Roy y a fait mettre tous les esclaves chrétiens .. .On sait que le samedi est aux Juifs ce que le dimanche est aux chrétiens, et que ces gens -là zélés jusqu'à la superstition, aimeraient mieux mourir que de faire le moindre ouvrage en ce jour. Ce jour -là la porte de la Juiverie est toujours fermée et aussi il fallut payer au Maure gardien pour la peine qu'il fait de nous l'ouvrir. Notre logement était préparé dans la maison d'un esclave français qui y avait fait construire cette maison par au­torisation du Roy. Afin d'avoir plus de liberté, il avait choisi ce quartier qui est fermé de tous côtés et où on n'entre que par une grande porte gardée par des Maures et un grand nombre de chiens qui servent de sentinelles pendant la nuit…"

Cette rencontre au mellah avec les esclaves chrétiens, avec les consuls et les délégations européennes venues négocier leur libération, devait amener cer­tains nouveaux riches juifs à vouloir leur ressembler et imiter leur mode ves­timentaire et leur tenue. Ils se heurtèrent à la farouche opposition des rabbins qui, au nom de l'interdiction pour les enfants d'Israël "d'imiter les nations", édictèrent une taqana prohibant de laisser pousser des moustaches et la mèche de cheveux sur le front. Ils se prévalaient également du sultan et de ses conseillers farouchement opposés à toute imitation des chrétiens "qu'ils détestent." Sa construction achevée, le mellah fut intégré dans l'enceinte de la ville impériale par la prolongation des murailles qui enserrent la ville, communiquant avec le quartier des fonctionnaires du Makhzen par la porte de Berrima et séparé par de vastes jardins du Palais Royal et des habitations des hauts dignitaires à Bni Mhmmed.

Quartier au départ spacieux et aéré, le sultan y faisait loger les délégations et ambassades européennes de passage, n'admettant pas dans sa capitale d'ambassade ou de consulat européen permanent. C'est à ces visiteurs, qui même quand ils n'étaient pas exceptionnellement logés dans ce quartier, s'y rendaient obligatoirement pour rencontrer les conseillers juifs du sultan dont nous reparlerons, que nous devons une grande partie de nos informations sur cette période. L'ambassadeur envoyé en 1693 par Louis XIV négocier la reconduction d'un traité de paix, le chevalier Pidou de Saint Olon, le décri­vait ainsi : " C'est un quartier assez grand, mais qui n'est pas plus propre que dans les autres villes. Les Juifs ne laissent pas d'être à l'aise au -dedans et d'y avoir (même) plus de commodités que les Maures eux -mêmes…) La même impression de confort et de prospérité se retrouve dans le témoi­gnage d'un Père Franciscain venu quelques années plus tard, en 1702, né­gocier le rachat de prisonniers français : "Dans le quartier des Juifs les rues sont plus larges et où l'on y voit des boutiques ouvertes garnies de marchan­dises. Mais dans le reste de la ville, les rues sont serrées entre deux murailles avec quelques ouvertures de temps en temps et on n'y voit que des échoppes de pauvres artisans ou de vendeurs de fruits…"

John Windus, venu en 1721 dans la suite de l'ambassadeur de Sa Majesté britannique pour la signature du trai­té de paix, raconte que le sultan les fit loger au mellah, dans l'une des plus belles maisons de la ville que venait de "se faire construire le Naguid et favori du roi, le Juif Moses Benattar…

Meknes-Portrait d'une communaute juive Marocaine-Joseph Toledano

UN STATUT D'INFERIORITE

Mais le retour de la sécurité et de la prospérité et le quasi monopole sur le commerce international et la promotion à la Cour de conseillers écoutés, n'im­pliquaient pas la disparition, ni même l'atténuation du statut d'infériorité et des humiliations inséparables dans la tradition marocaine de la condition de dhimmis. Même si on en élimine l'exagération à dessein, le témoignage du Français Mouette, reste suffisamment éloquent sur ce point :

" Les Juifs sont en grand nombre en Barbarie et on les y respecte pas plus que dans les autres contrées, au contraire s'il y a des ordures à jeter, ils sont les premiers à cette tâche. Ils doivent travailler pour le roi quand ils sont réqui­sitionnés, en contrepartie seulement de leur nourriture. Ils doivent subir sans réagir coups et insultes même si c'est un enfant de six ans qui les lapide. En passant devant une mosquée, ils doivent se déchausser quelle que soit la sai­son et ils n'osent pas les remettre même dans les villes impériales comme Fès et Marrakech de crainte de flagellation et de prison dont ils ne seront délivrés que moyennant versement d'une grosse amende. Ils n'ont d'autres métiers que le commerce et l'artisanat. Il y a parmi eux un grand nombre de riches, mais leur statut n'est pas différent de celui des plus simples d'entre eux. Ils sont en correspondance avec les Juifs d'Europe qui leur envoient des armes et des munitions (pour leur commerce) avec l'accord des consuls…"

Monarque absolu, gouvernant seul ne s'entourant que de collaborateurs dé­voués à sa personnes, excluant ainsi les élites traditionnelles de Fès qui le dé­testaient autant qu'il les abhorrait, il avait largement fait appel à des conseilers juifs, mais quelle que fut leur véritable influence – et elle fut loin d'être négligeable, nous le verrons, ils n'eurent jamais droit à un titre officiel, les postes d'autorité incompatibles avec leur condition de dhimmi. Sur le plan de la masse, nous pouvons de nouveau nous reporter au témoignage des Ré­dempteurs de la Merci :

" Les Juifs sont habillés de noir, de brun et de violet et il leur est défendu de porter un habit blanc…Il n'est pas permis aux Juifs de se servir de mon­ture (cheval) quand ils vont en ville. Il n'y a qu'Abraham Meimoran, (Maim- tan) Juif du Roi qui ait ce privilège et encore n'ose -t -il s'en servir de crainte d'être maltraité faute d'être reconnu. Quand ils sont en campagne, ils peuvent se servir de mules ou de mulets, mais il leur est défendu d'avoir des chevaux. A notre second voyage à Mequinez en 1708, un marchand français qui venait avec nous, montait une cavale changée avec celle d'un Juif qui était aussi de compagnie. Deux Maures voyant ce Juif monté sur la cavale, viennent à lui en furie et l'auraient mis en pièces si on ne les avait empêchés, disant pour leur raison qu'un chien de Juif ne méritait pas de monter à cheval… "

La nécessité de distinguer les Juifs de la masse des fidèles musulmans devait même s'enrichir d'une curieuse et durable discrimination. Après la reprise aux Espagnols des ports de la Mamora en 1681, de Larache en 1689, et celui de Tanger (1684) aux Anglais, le sultan ordonna l'abandon des babouches peintes en noir en signe de deuil de l'occupation de ces villes par les chré­tiens, et le retour aux babouches jaunes traditionnelles.- sauf pour les Juifs, condamnés à continuer à peindre obligatoirement en noir leurs babouches ! Philosophes, les rabbins de Meknès se convainquirent aisément que ces babouches, ils les portaient noires volontairement – en signe de deuil pour la destruction du Temple de Jérusalem ! Le scrupuleux respect des règles de la dhimma, s'il interdisait de donner des titres officiels aux conseillers juifs du sultan, n'en diminuait pas pour autant leur rôle effectif dans la conduite des affaires commerciales et diplomatiques du pays.

L'AUTONOMIE RELIGIEUSE

Autre incommensurable dimension de la dhimma, la plus précieuse aux yeux d'une communauté très profondément attachée à la tradition de ses ancêtres, la liberté de culte et le respect de l'autonomie religieuse, la non -intervention dans les affaires intérieures de la communauté tant qu'il n'y avait pas de risque d'atteinte à la sécurité publique – comme nous l'avons vu au moment de la crise messianique. Liberté essentielle, même si assortie d'un statut d'in­fériorité, d'humiliation, car non -intériorisé.

Dans le mellah, le Juif vit sans être inquiété ou harcelé, selon ses lois et ses coutumes, sans être confronté comme dans l'Espagne chrétienne à une pro­pagande visant à le convertir et le contraignant à défendre sa foi dans des disputations publiques. Ce qui explique l'absence de toute littérature apolo­gétique, les rabbins marocains dispensés du devoir de défense et illustration de la religion juive, ne se préoccupant que de son application interne sans se soucier d'affrontement théologique avec la médina.

Le respect des convictions religieuses s'étendait même aux rares chrétiens habitant l’empire, recevant l'assistance de leurs prêtres. Les prisonniers em­ployés aux travaux forcés en étaient dispensés quatre jours par an à l'occasion des fêtes de Noël, Pacques, la Nativité de Saint Jean Baptiste et de la Vierge. Alors que la vente de boissons alcooliques aux musulmans était strictement prohibée, l’empereur avait exceptionnellement autorisé  les Juifs de Meknès à leur vendre la mahya – et c'est peut -être l'origine de cette spécialité indus­trielle de la communauté de Meknès jusqu'à nos jours . "Il ordonna aux Juifs "de fournir le suffisant pour la fabrication hebdomadaire de l'eau de vie qui les réconfortait.

Musulman très pieux, pratiquant scrupuleusement tous les commandements de sa religion dont nombre sont identiques à ceux de la foi juive, comme le révèle ce curieux épisode rapporté par les frères de la Merci venus négocier la libération des esclaves de leur nation : "Avant notre arrivée on avait trou­vé en creusant la terre à Salé deux grandes statues vêtues à la romaine. Elles furent portées à Méquinez et le Roy du Maroc qui ne voulait pas permettre au consul de France, le sieur De Périllé de les racheter, les donna à son Juif Abraham Meimoran qui les condamna à être enfermées entre quatre murs parce que les statues et les figures d'hommes et d'animaux sont également en horreur chez les Juifs et les Mahométans…"

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