Les veilleurs de l'aube-V.Malka

L'étonnant avec un tel personnage et ce qui frappait en premier chez lui, c'est qu'avant d'être un musicien accom­pli et un fin poète, Bouzaglo était d'abord un homme d'une foi profonde. Il l'exprimait dans les larmes qui, durant les veillées du shabbat, perlaient de temps à autre à ses yeux éteints. Il la disait avec grâce et puissance le jour de Kippour, alors qu'il dirigeait les offices à la syna­gogue et que des centaines de fidèles venaient l'écouter. La solennité de Kippour prenait avec lui une dimension particulière. Métaphysique et solaire. « C'était quelque chose de très impressionnant » dit Haïm Louk. « Il m'arri­vait de déserter ma synagogue pour aller ce jour-là l'écou­ter », dit de son côté le rabbin Méir Attias. Il faut avoir vécu cela, ne fut-ce qu'une fois, pour comprendre le concept juif de repentance et de techouva (retour). Les fidèles l'écoutaient comme s'il se fut agi du grand prêtre, officiant avec majesté au Temple de Jérusalem. Ils sui­vaient tous dans un rituel. Lui connaissait tout, par la force de sa disgrâce, par cœur. Il lui arrivait même de corriger de la voix le texte écrit dans les livres. Et nul parmi les fidèles ne se serait autorisé à faire la moindre observation.

  1. Un expert de l'œuvre de David Bouzaglo, Méir Attias, nous a confirmé cette confidence du poète, au cours d'une rencontre dans son domicile à Jérusalem, le 29 janvier 2009.

Tous savaient qu'il avait sûrement raison contre le livre qu'ils tenaient à la main.

On pouvait alors reprendre à son propos ce que le grand écrivain du monde ashkénaze Cholem Aleikhem disait du chantre Yossele :

Jamais fidèle parmi ceux qui priaient n'entendit une telle prière. […] Sa voix était tendre comme s'il voulait réveiller le cœur du public et lui rappeler qu'il y a dans le monde des pauvres infortunés et que le devoir de cha­cun était de voler à leur secours et de les aider afin qu'ils ne meurent pas de faim. […] Et le public était fasciné comme s'il se trouvait dans un autre monde.

Du chantre Yossele Rosenthal le grand rabbin d'Israël, Abraham Kook, dit en son temps : « Des anges chantaient par sa voix. »

La foi de ses pères, David Bouzaglo la chantait dans le moindre de ses poèmes, dans le plus banal ou le plus ordi­naire de ses chants. Elle était sérénité, acceptation de son sort parce qu'on ne discute évidemment pas les décrets du ciel. Elle était aussi interrogation. Mais elle était surtout humilité. Nulle trace d'agressivité. Rien d'un homme pré­somptueux ou d'un donneur de leçons. Cette foi était sup­plication et dialogue avec le ciel. Un homme prie en pleurant et en levant ses yeux morts vers le maître des univers et des destinées humaines, et les fidèles, jeunes ou vieux, lettrés ou pas, en ont les tripes remuées.

Il arrivait aussi que cette foi s'exprime concrètement dans la vie pratique (« La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère ? » disait un autre poète, français celui-là). Ainsi cet homme qui, comme tous ceux qui, avant lui, avaient choisi le même type d'activité, avait bien du mal à joindre les deux bouts, réservait-il la moitié de ses gains à une institution appelée tsédaka basséter. Il s'agissait de donner à des pauvres sans se faire connaître. Anonymement. Un homme donne à un autre qui donne au nécessi­teux, celui-ci ignorant du coup la réelle identité de son bienfaiteur. La chose étant secrète, comment la sait-on alors ? Les disciples du maître, témoins de la chose, s'en vont répéter cela dans la ville.

David venait en aide également à des chantres synagogaux vieillissants, en espérant, malgré sa cécité, ne jamais se trouver lui-même dans leur situation et leur désespoir, abandonnés un jour par leurs cordes vocales puis par leurs fidèles. Et, plus grave encore, par leurs mécènes.

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