Ecrire quand on est aveugle-Les veilleurs de l'aube-V.Malka

Ecrire quand on est aveugle

Il y a dans l'activité poétique de David Bouzaglo la période marocaine comme il y eut, chez certains peintres, la période bleue… Elle s'étend jusqu'en 1966, date à laquelle il décide de quitter précipitamment avec sa famille le pays qui l'a vu naître. Il s'en va, non parce qu'il n'aime­rait plus le Maroc. Au contraire ; il sait au fond de lui- même ce qu'il doit à son pays : son art, ses plaisirs d'artiste et de poète, sa formation, ses amitiés et tout ce qu'il a appris, durant des décennies, dans le domaine musical auprès de ses distingués collègues musulmans, lesquels l'appellent avec affection « alhazzane (le rabbin) Daoud ». Comment pourrait-il, sans ressentir nostalgie, déchirure et arrachement, quitter les airs et les panoramas au sein desquels il a grandi, lui qui a une vision religieuse et musicale du monde ?

Mais, depuis déjà plus d'une décennie, les commu­nautés juives du pays sont « travaillées » à bas bruit et dans une sorte de clandestinité (qui, au demeurant, ne trompe personne, surtout pas les autorités marocaines) par de nombreux délégués sionistes venus d'Israël. Ceux-ci cherchent à couper délibérément les couches populaires juives du pays de leurs leaders et de leurs élites. Bientôt va venir le tour de tous les rabbins et autres juges religieux (les dayanim) à qui on fera toutes sortes de promesses de carrière, une fois qu'aura été franchi le pas du départ. Der­rière cette initiative se cache à peine une stratégie élaborée et mise au point dans quelque bureau de l'Agence juive à Tel Aviv : le petit peuple – artisans, boutiquiers, ouvriers, petits commerçants et modestes employés de bureau – ne tardera pas, espère-t-on, à suivre ses cadres religieux et spirituels. Le poète ne fait donc que suivre le mouvement, celui d'une partie de son public qui, depuis deux décen­nies au moins, l'admire, ne jure que par lui et vient l'écou­ter, qu'il vente ou qu'il pleuve, à la traditionnelle veillée du samedi à l'aube.

Mais il y a aussi, chez le poète, autre chose : depuis qu'il a appris à poser sa voix, depuis qu'aux côtés de grands musiciens il est peu à peu devenu une autorité incontestée dans le domaine de la musique andalouse, il chante. Et il écrit. D'abord la nostalgie de la terre promise. La douleur aiguë de vivre loin de Jérusalem. L'espoir fou de fouler un jour, à l'image du prince des poètes Yehouda Halévy, le sol de sa patrie spirituelle, celle qu'il porte dans sa mémoire depuis toujours. Et aujourd'hui que l'histoire vient enfin le tirer par la manche de son éternelle djellaba blanche, il ferait la sourde oreille ? Il dirait simplement non aux missi dominici israéliens ? Il n'est pas homme, lui, à écrire une chose dans ses poèmes populaires destinés à ses fidèles pour en vivre une autre dans la vie réelle. Tant que le départ semblait représenter un saut dans l'in­connu et un risque pour ses enfants encore en bas âge, demeurer dans le pays de son enfance et avec les siens était la seule solution raisonnable. Mais dès lors que le mouvement des départs touche tout le monde et toutes les couches, il n'est plus possible d'hésiter et d'opposer à ses interlocuteurs une fin de non-recevoir.

L'époque marocaine est, semble-t-il, marquée dans l'œuvre du poète par une écriture guère sophistiquée. Bouzaglo sait qu'après tout, à Casablanca, il s'adresse à un public qui, en majorité, n'a de l'hébreu, dans le meilleur des cas, qu'une connaissance relativement légère et rudimentaire. Ses auditeurs connaissent certes, à merveille et dans leurs moindres détails, les différents épisodes contés par la Bible, plus précisément ceux du Pentateuque, les cinq livres de Moïse. Ils ont appris dans le héder et, pour certains d'entre eux, dans des yéchivot puis, plus tard, dans les écoles de l'Alliance israélite universelle ou dans celles, nombreuses, du mouvement Lubavitch désormais fortement installé dans le pays, un peu d'hébreu, un hébreu certes réduit à sa dimension biblique ou « langue du sacré ». Mais il faut bien convenir que, rares, bien rares parmi ses auditeurs (si l'on excepte les rabbins et les lettrés qui viennent régulièrement l'écouter) sont ceux qui comprennent les allusions talmudiques – singulièrement si elles sont formulées en langue araméenne – qu'il sème presque intuitivement dans ses poèmes. Ses références kabbalistiques, ses formules sophistiquées, ses clins d'œil midrashiques, et surtout ses emprunts littéraires à ses pres­tigieux collègues séfarades Salomon Ibn Gabirol ou Ibn Ezra et, d'une manière générale, à toute la production de l'âge d'or espagnol qu'il connaît comme personne.

Il a donc pour souci, pour l'heure, de rester à la portée du simple fidèle. Les thèmes qu'il aborde alors dans ses écrits sont ceux-là mêmes qui sont au cœur de la vie quoti­dienne de ses coreligionnaires. La difficulté de nourrir les membres de la famille, souvent nombreuse. Le souci d'éduquer les nouvelles générations selon les principes et les valeurs transmis par les maîtres et les sages. Les mal­heurs qui, comme la cécité, peuvent décidément ravager une vie. La sainteté de la journée du shabbat, des événe­ments familiaux et des fêtes liturgiques. Les morsures de l'exil et les espérances de la libération. Et, last but not least, l'attente inlassable et millénaire du Fils de David, « même s'il s'attarde ».

Comment écrit-on un poème quand on est aveugle ? Haïm Louk, le jeune disciple et compagnon des bons et des mauvais moments, raconte : C'est dans la nuit, quand il perdait le sommeil, que le rabbin se mettait à composer ses poèmes. Le lendemain, très tôt, il lui arrivait de me convoquer toute affaire ces­sante pour me dicter son texte qu'il retravaillait plus tard éventuellement, changeant un mot ici et une rime là. Comme il possédait une mémoire prodigieuse, il n'avait aucun mal à se rappeler ses compositions. Il lui arrivait également de me dire : «j'espère que tu as écrit correcte­ment tel mot. » L'homme était d'une très grande exigence et malheur à celui, fût-il un ami, dont l'intelligence était à la traîne.

Par moments, c'est intégralement dans ce judéo-arabe qu'il aime et qu'il manie avec maestria qu'il compose sur les mêmes thèmes de délicieuses piécettes. Tout au long de la semaine suivant la veillée, chacun de ses auditeurs du samedi matin essaiera de se procurer, d'une manière ou d'une autre, le texte du poème. Pour l'apprendre, pour le chanter en famille et pour se l'approprier.

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