Chapitre VII Poètes et kabbalistes – Victor Malka

Chapitre VII Poètes et kabbalistes

Chaque communauté juive éditait traditionnellement, parfois dans des imprimeries de fortune et parfois de façon artisanale, un recueil des poèmes composés par ses membres. Qu'elles fussent de qualité ou non, que leurs auteurs aient été de bons ou de mauvais poètes, ces compositions religieuses constituaient souvent, on l'a vu, des documents historiques. Même quand leur intérêt litté­raire ou esthétique était relativement médiocre (ce qui était parfois le cas), c'étaient souvent les seuls dont on pouvait disposer. Ces documents racontaient une période, évo­quaient les initiatives ou les sentiments de tel monarque à l'égard des juifs, relataient plus ou moins poétiquement des événements, disaient en hébreu et parfois en judéo- arabe (et en ladino dans le nord du pays) les angoisses et les espoirs d'une communauté. Ils restituaient une vie sociale, retenaient pour mémoire le rôle bienfaiteur de tel personnage et celui, catastrophique ou criminel, de tel autre.

Ainsi, c'est par le poète Chlomo Haloua (né à Meknès au xviii siècle) que l'on sait qu'il y a eu dans le pays une grande disette entre 1779 et 1782. C'est par le poète espagnol Abraham Ibn Ezra que l'on apprend – parce qu'il lui a consacré un poème – la destruction d'un certain nombre de communautés juives par les Almohades au xiie siècle. Un autre poète, David Hassine, évoque dans une de ses élégies le deuil et les douleurs subies par ses coreligionnaires à la fin du xviiie siècle. Un roi du pays, Moulay Yazid, qui régna par la terreur de 1790 à 1792, a eu droit dans la mémoire et dans les rares archives du judaïsme local, au sobriquet de mézid, un terme qui, dans les textes de la liturgie juive, signifie criminel par prémé­ditation. A son époque, on pillait allègrement les quartiers juifs, on massacrait sans pitié la population sans oublier de violer de jeunes vierges… Yazid le dictateur s'en est pris avec une rare violence à toutes les communautés juives, de Tétouan au nord jusqu'à Mogador, au sud du pays. De nombreux chroniqueurs – le rabbin Yehouda Benattar notamment – rapportent les initiatives qu'il a prises dans le but d'affamer les juifs.

Un des collègues de David Hassine consacrera à son tour un poème de réjouissance (et de remerciements à Dieu) à la mort de ce potentat meurtrier. Et c'est toujours au nom de la collectivité à laquelle il appartient que le poète se lamente, pleure, s'inquiète, espère ou se réjouit.

Le célèbre rabbin Raphaël Moshé Elbaz (1823-1896), originaire de Sefrou, dans les environs de Fès, écrit un poème dans lequel il s'adresse directement à Dieu – comme le fera ailleurs et sous d'autres cieux le maître hassidique Lévi-Itzhak de Berditchev – pour lui rappeler à tout hasard un élément qu'il considère comme impor­tant. Les signes prévus par les sages du Talmud comme annonciateurs à coup sûr de l'arrivée du Messie sont déjà là : chacun peut observer en effet pour peu qu'il s'en donne la peine – dit le rabbin – que la misère règne partout au sein du pays. Que les prix des produits alimentaires augmentent. Que rien n'est plus méprisé autant que la sagesse. Que les pervers et les hommes corrompus festoient. Que les pauvres sont abandonnés et humiliés. Que les enfants se rebellent jour après jour contre leurs parents. Qu'ils insultent d'abondance leurs pères et manquent de respect à leurs mères. Que les vieux aux cheveux blancs n'ont pas droit au moindre égard et, enfin, que la vérité est plus absente que jamais…

Les poètes marocains abordent dans leurs œuvres des thèmes kabbalistiques ou ésotériques comme celui des noms de Dieu, de la signification du Tétragramme ou encore celui de savoir pourquoi l'homme a été créé à la veille du shabbat. Une légende déjà évoquée, que l'on se raconte de bourgade en bourgade juive, de mellah en mel- lah, veut que le Zohar (le livre de la Splendeur) ait été révélé au monde pour la première fois dans les commu­nautés juives du Todgha, dans le Haut Atlas.

Un des poèmes les plus célèbres chez les juifs du pays est consacré à ce thème de l'attente messianique et a pour titre Prisonniers de l'espérance (Assiré Tikva), lequel titre fait référence à la formule du prophète Zacharie : Vous qui êtes engagés dans les liens de l'espérance, je vous annonce que je vous paierai au double (Za 9, 12).

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