Contes populaires-racontes par des Juifs du Maroc

 

LES CADEAUX MIRACULEUX ET LA VIEILLE MEGERE 

Yaacov Avitsouc (enregisteur; textes Nos. 1 à 23) : est né en 1924, à Vasloui (Roumanie), sixième enfant de David et Rahel Itzkovits, qui eurent, en tout, neuf enfants. Le père de Yaacov était tapissier. L'enfant fut élevé au Hêder et dans une école juive dont le programme accordait une place modeste à l'enseignement de l'hébreu. La famille Itzkovits était pratiquante et Yaacov fut membre des mouvements sionistes Gordonia et Bousliya; il fit sa hakhchara avant de venir en Erets-Israël. Durant la Deuxième Guerre, il travailla dans des camps de travaux forcés hitlériens.

Yaacov se rendit en Israël en 1946, à bord du bateau "Hagana" qui transportait des immigrants "illégaux". A son arrivée en Erets- Israël il fut interné au camp d'Atlith. A sa libération, il se joignit à un noyau de pionniers, au Kibouts Ayanoth (Ramath David). En 1948, le groupe passa à Hédéra comme unité indépendante, puis s'établit sur ses terres à Tel Guézer, à proximité de Latroune. Après la Guerre d'Indépendance, le kibouts ne put se maintenir et fut dissout. Yaacov travailla comme moniteur de jeunesse dans des villages de nouveaux immigrants. En 1955, il obtint le diplôme qui lui permit d'enseigner à l'Ecole Normale de Beerchéva, puis il enseigna au Centre de Jeunes de Kiryath Gath et aux écoles des villages Arougoth et Talmé Yéhiel. Pendant un certain temps il fut instituteur au Centre de Jeunes de Kiryath Malahi, où il commença à écrire: articles de journaux, nou­velles et poèmes. En 1961 il fit paraître une plaquette de poèmes.

Yaacov Avitsouc compte parmi les meilleurs enregistreurs des "Ar­chives Israéliennes du Conte Populaire". Il a enregistré 136 histoires dont quelques-unes lui furent transmises par des membres de sa fa­mille, mais dont la grande majorité furent recueillies parmi les ha­bitants du village d'immigrants de Kiryath Malahi qui compte des représentants de nombreuses communautés.

Avraham (Albert) Allouche (narrateur; textes Nos. 1 à 12): Est né à Mogador, ville portuaire, en 1918. Sa mère était la fille d'un cordon­nier qui avait sa boutique au marché arabe. Son père était mar­chand de fruits.

Quand Avraham avait cinq ans, sa famille se fixa à Casablanca et c'est là qu'il passa sa jeunesse avec ses trois soeurs (dont deux se trouvent maintenant à Paris) et ses cinq frères (dont deux sont établis aujourd'hui à Acre et à Beerchéva). Avraham a épousé, à l'âge de 26 ans, Sultana, fille d'un inspecteur du domaine de Léon Corcos, qui est l'un des Juifs les plus riches du Maroc. Avraham a cinq fils, dont l'aîné qui a été élevé au Kibouts Afikim, accomplit aujourd'hui son service militaire. La famille est pratiquante et, au­jourd'hui encore, la langue parlée à la maison est l'arabe marocain. Avant sa venue en Israël, en 1955, Avraham était mécanicien, mais aujourd'hui il possède un camion et exerce le métier de chauffeur à Kiryath Malahi.

Avraham a entendu les histoires de Yaïch Odmizguine aujour­d'hui âgé de 90 ans, qui a exercé pendant longtemps le métier de pêcheur. Yaïch était ami de la famille Allouche et le soir il aimait raconter des histoires aux enfants de la famille. Il habite en­core aujourd'hui à Casablanca avec un des frères Allouche. Avraham, qui a transmis ses histoires à Yaacov Avitsouc, nous informe que le vieux Yaïch est une véritable mine de contes et de légendes. "Je re­grette", nous dit-il, "qu'il ne soit pas venu en Israël, car il aurait pu me raconter un grand nombre d'histoires".

LES CADEAUX MIRACULEUX ET LA VIEILLE MEGERE 

Il y avait une fois un vieux célibataire. Un jour, il chercha quelque chose dans sa poche et y trouva une pièce de monnaie. Il se dit: "Que ferai-je avec cette seule et unique piastre?" Il quitta sa maison et se rendit au marché. Là, les marchands offraient aux passants des pois chiches, des cacahuètes, des fruits. Le pauvre, que pouvait-il bien acheter avec une seule et unique piastre? Il acheta une petite quantité de pois chiches.

L'homme se mit en route tout en mangeant les pois chiches qu'il avait achetés et lorsqu'il arriva devant le puits, il ne lui restait qu'un seul et unique pois. Le pauvre homme voulait le mettre dans sa bouche, mais le pois chiche tomba dans le puits. L'homme se dit: "Je vais me conduire, comme si j'étais fou.

Qui sait, cela me rendra peut-être service". Et il se mit à crier: "Mon pois chiche, qui m'appartient, mon pois chiche, qui m'ap­partient!"

Un esprit sortit du puits et lui dit: "Que me veux-tu? Pour­quoi fais-tu tant de bruit ici? Ne sais-tu pas que je ne supporte pas le bruit?"

Je veux le pois chiche qui est tombé dans le puits!

L'esprit descendit clans le puits, chercha le pois chiche mais n'arriva point à le trouver. Après un certain temps, il remonta et dit à l'homme: "Je n'ai pas trouvé le pois chiche, mais je te donnerai quelque chose à la place".

— Que me donneras-tu?

Je te donnerai un pot. Chaque fois que tu auras faim demande-lui de la nourriture et il te donnera ce que tu voudras et la quantité que tu voudras.

Mais l'homme s'écria: "Tu es un menteur". Et il se mit à maudire l'esprit.

Mais celui-ci lui donna quand même le pot et dit: – Tu sais où je me trouve. Essaye le pot, puis reviens ici et dis-moi si je t'ai menti.

Le vieux célibataire rentra chez lui, ferma la porte, prit le pot entre ses mains et dit: "J'ai faim et je veux manger".

Et le pot se remplit immédiatement de mets. C'étaient des mets ordinaires et le vieux se lamenta: "Je n'aime pas ces mets. Je veux manger de la viande cuite avec des raisins et des amandes — des mets spéciaux réservés aux rois et aux ministres".

Les désirs du vieux célibataire se réalisèrent: Le pot se rem­plit de mets conformément à ses ordres.

Il sortit dans la rue et se mit à bavarder avec ses voisins. Et de quoi parlent-ils? De plats alléchants, bien sûr. Le premier voisin dit: "Hier, j'ai mangé un mets que personne d'entre vous n'a jamais goûté".

Le deuxième voisin dit: "Quel repas j'ai fait hier soir! Même si vous vivez mille ans, vous ne connaîtrez pas le goût des mets que j'ai mangés hier".

Alors le vieux célibataire se leva et dit: "Racontez-moi ce que vous avez mangé. Qu'as-tu mangé, toi, et qu'as-tu mangé, toi?"

Le premier voisin dit: "J'ai mangé du couscous cuit avec de la viande et garni de toutes sortes de légumes. Même le roi en personne ne mange pas cela".

Le deuxième voisin dit: "J'ai mangé un plat de riz avec du poisson de mer d'un goût si exquis qu'on aurait dit que le tout avait été préparé par des mains de fée".

Le vieux annonça: "Les mets que j'ai mangés, moi, étaient meilleurs que les vôtres. D'ailleurs je peux vous donner n'importe quel mets que vous demanderez et tout de suite! Je vais rentrer chez moi et je vous apporterai quelques plats pour que vous vous rendiez compte par vous-mêmes, ici, sur place".

Le vieux rentra chez lui, prit le pot, annonça ce qu'il désirait et h; pot lui répondit: "Oui, Monsieur".

"Je demande manger pour quatre ou cinq personnes — les meilleurs mets qui soient au monde!"

Le pot se remplit immédiatement de mets exquis et le vieux les prit avec, lui pour les offrir à ses voisins. Ceux-ci furent fort étonnés et dirent: "D'où as-tu pris ces mets? Qui les a préparés? Ta femme? Ta fille?"

Il leur dit: "Demandez tout ce que vous voulez, mais ne me demandez pas d'où cela vient".

Parmi les voisins réunis, se trouvait une vieille femme qui de­manda un supplément de nourriture. Le vieux rentra chez lui et la vieille femme le suivit en secret pour voir comment il pré­pare les mets.

Le vieux célibataire rentre dans sa chambre et ferme la porte, mais la vieille femme l'observe par le trou de la serrure et voit tout ce qu'il fait. Elle voit comme il s’empare du pot, comme il lui donne un coup; puis une voix se fait entendre: "Oui, Mon­sieur".

"Je désire les meilleurs mets qui soient", dit le vieux.

"C'est prêt!", répond une voix mystérieuse, et en un clin d'oeil le vieux apparaît à l'entrée de sa maison, tenant dans sa main des assiettes remplies de mets délicieux. Il se rend chez ses voisins et tous se mettent à manger, à boire et à rire.

Mais la vieille femme rentra dans la chambre, prit le pot et mit à la place l'un de ses pots à elle.

Les voisins mangèrent et burent jusque tard dans la nuit et subitement ils constatèrent que les assiettes étaient vides. Tous s'adressèrent au vieux et lui dirent: "Toi seul, tu peux nous apporter encore à manger. Va et apporte-nous de bonnes choses!"

Le vieux rentre chez lui, frappe un coup sur le pot, deux coups, trois coups, mais le pot ne réagit pas. Le vieux se met en colère, court au puits et se met à crier: "Mon pois chiche qui m'appartient, je veux qu'on me le rende!"

L'esprit monta du puits et, plein de colère, demande au vieux: "Que veux-tu encore de moi? Je t'ai donné un pot et il sera à ton service aussi longtemps que tu vivras. Tout ce que je te demande, c'est de me laisser tranquille".

Le vieux s'écria: "Tu es un menteur, tu m'as menti pour te débarrasser de moi. Reprends ton pot, le voici!"

"Ce n'est pas le pot que je t'ai donné, dit l'esprit. Le cadeau que je t'ai donné, on te l'a volé et à la place, on t'a donné un pot ordinaire".

L'esprit redescend dans le puits et revient avec un autre pot: "Voici un nouveau pot, mais fais bien attention à lui. Il sera à ton service aussi longtemps que tu vivras et ne te donnera pas seulement de la nourriture, mais aussi de l'argent et de l'or. Mais sois prudent et garde-le précieusement! Et ne reviens plus ja­mais me déranger".

Le vieux rentra chez lui, ferma la porte, prit le pot et lui donna un coup. Un nègre en sortit et dit: "Mon maître, je suis à votre service, que désirez-vous?"

"Je veux manger et je veux aussi de l'argent".

"Bien, Monsieur".

Le pot se remplit tout d'abord de mets magnifiques, puis d'argent et d'or. Le vieux remplit ses poches de pièces d'argent et d'or et se rendit chez ses amis. Là, il se mit à jeter les pièces à droite et à gauche. Lorsque la vieille femme apprit ce qui s'était passé, elle se dit: "Sans doute a-t-il apporté quelque chose qui vaut mieux que le pot que j'ai volé." Et que fit-elle? Elle suivit le vieux en secret et lorsqu'il ouvrit la porte, elle aperçut le nouveau pot. Profitant d'un moment d'absence de son pro­priétaire elle vola ce pot également et en mit un autre à sa place. 

En arrivant chez elle, la vieille frappa un coup sur le pot, et voici, un nègre en sortit, et dit: "Oui, mon maître!" Mais en apercevant la vieille, il hésita: "Qui êtes-vous? Vous n'êtes pas mon maître. Où est mon maître?"

La vieille répondit: "Tu n'es qu'un esclave, nègre. Fais ce qu'on te dit et ne sois pas paresseux!"

— Bien, je vous écoute.

Le nègre cessa toute résistance et la vieille lui dit: "Apporte- moi à manger, de l'argent et des vêtements!"

Quand le vieil homme rentra chez lui, il n'avait plus ni argent, ni nourriture. Et comme il voulait continuer à jouir des plaisirs de la vie, il prit le pot et frappa un coup, deux coups, trois coups … Mais rien ne se produisit. Que faire? Il se mit à mau­dire l'esprit, et décida de le tuer. Une fois de plus, il se rendit au puits et se mit à crier: "Mon pois chiche qui m'appartient!"

L'esprit remonta du fond du puits et le vieux lui dit sur un ton coléreux: "Que m'as-tu fait? Tu t'es moqué de moi! Voici, je te rends ton pot et je ne veux plus rien de toi. Mais mon pois chiche, je veux que tu me le rendes".

L'esprit se mit à l'implorer: "Deux fois je t'ai donné un pot pour que tu puisses mener une vie sans soucis. Est-ce de ma faute si on te les a volés? Et maintenant, écoute-moi bien — c'est la dernière fois que je te donne quelque chose. Cette fois-ci je ne te donne ni nourriture, ni argent, mais un instrument qui permet de découvrir les voleurs et de reprendre possession d'objets volés. Mais tu dois suivre exactement mes instructions que voici: Invite chez toi tes amis et fais les asseoir en un grand cercle et toi, tu prendras cet instrument et tu le placeras au centre du cercle. Il se mettra à danser, à monter et à descendre, jusqu'à ce que finalement il s'installe sur la tête de la personne qui a volé les pots. Il s'y installera plusieurs fois, pendant un certain temps, et ainsi tout doute sera exclu. Puis, un nègre sortira de l'instrument et se mettra à battre le voleur jusqu'à ce qu'il avoue son péché en s'écriant: 'Je suis le voleur.' Quand le voleur aura rendu les objets volés, il suffira d'un ordre de ta part pour que le nègre cesse de frapper le voleur".

Le vieux rentra chez lui et invita tous ses amis et connaissances à une grande fête. Il n'invita pas la vieille femme, car il ne la connaissait pas. Les invités s'installèrent de manière à former un grand cercle et la vieille s'assit quelque part en dehors de la maison et observa ce qui se passait chez son voisin. Son intention étai: de voler le nouvel objet que le vieux avait sans doute rap­porté du puits.

Le vieux plaça l'instrument au centre du cercle et lui dit: "Je veux que tu remplisses la tâche qui t'échoit".

L'instrument se mit à danser et à chanter, puis subitement il monta sur le toit et se dirigea droit vers la vieille femme qui se trouvait à un endroit assez éloigné de la maison. Lorsque le vieux vit cela, il dit à la vieille: "Grand-mère, viens t'asseoir parmi nous et participe à notre fête".

La vieille entra dans la chambre et l'hôte de l'endroit lui offrit une place confortable, puis il dit à son instrument: "Fais ce qu'il est de ton devoir de faire!"

L'instrument se mit encore à danser et à chanter, fit un bond jusque sur la tête de la vieille femme, en descendit, puis s'y ré­installa une fois, deux fois, trois fois. L'homme savait à présent que la vieille lui avait volé les pots et que l'esprit ne l'avait pas trompé. Un nègre bondit alors dans la chambre. Il traîna la vieille au milieu du cercle, et avec le bâton qu'il tenait dans sa main il se mit à la frapper jusqu'à ce qu'elle s'écriât: "Arrête, arrête, je raconterai tout!"

"Ne nous raconte rien, mais rends-moi ce que tu m'as volé, dit le vieux, et ce n'est qu'alors que je mettrai fin à cette punition".

La vieille courut chez elle, et le nègre la suivit en continuant à la frapper jusqu'à ce qu'elle revînt avec les pots. Le vieux donna alors l'ordre au nègre de s'arrêter.

Que fit alors la vieille femme? Elle se rendit chez le roi et lui dit: "Sire, ce n'est pas vous le roi". Le roi se mit en colère et dit : "Que veux-tu dire par là?"

"Je te dirai ce qui se passe dans ton pays — des choses que tu ignores totalement".

Raconte, grand-mère, je t'écoute.

Dans une maison de cette ville, je connais un vieillard qui possède des objets qui n'appartiennent qu'aux rois. Je ne sais pas d'où il a pris ces choses. Je ne sais pas s'il les a volées ou si elles font partie de la propriété familiale.

Le roi donna ordre d'envoyer plusieurs de ses soldats dans la maison du vieux et ils conduisirent celui-ci devant le roi qui lui dit: "Apporte-moi les deux pots et l'instrument qui se trouvent en ta possession et dis-moi qui t'a donné tout cela".

Le malheureux rentra chez lui accompagné de deux soldats, prit ses trois trésors et les apporta au roi qui le fit mettre en pri­son.

Le roi se servit des pots miraculeux, qui lui donnèrent tous les mets dont il avait envie. Un jour l'idée lui vint de se servir également de l'instrument. Celui-ci se mit à danser, puis s'ins­talla sur la tête du roi… une fois, deux fois, trois fois. Le roi appela à son secours tous les hommes de la Cour, mais le nègre continua à le rouer de coups en criant: "Tu n'es pas mon maître, tu n'es pas mon maître!" et il le frappa de plus en plus fort. Alors le roi dépêcha un de ses hommes à la prison pour en ramener le vieux. Lorsqu'il arriva devant le roi, celui-ci le supplia de met­tre fin à ses souffrances.

Le vieux ordonna au nègre d'arrêter la correction, puis il raconta au roi toute sa vie -— comment il avait mené une vie malheureuse, comment son pois chiche était tombé dans le puits et comment l'esprit l'avait dédommagé en lui offrant des cadeaux magnifiques. Il dit aussi au roi que la vieille lui avait volé ces objets; en un mot, il lui raconta tout, sans rien oublier.

Le roi décida alors de mettre le vieux en liberté et d’em­prisonner à sa place la vieille femme.

הירשם לבלוג באמצעות המייל

הזן את כתובת המייל שלך כדי להירשם לאתר ולקבל הודעות על פוסטים חדשים במייל.

הצטרפו ל 155 מנויים נוספים

דצמבר 2015
א ב ג ד ה ו ש
 12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
2728293031  
רשימת הנושאים באתר