Epreuves et liberation. Joseph Toledano

En août 1936, un tract d'une rare violence était largement diffusé dans les médinas, appelant lesepreuves-et-liberation Musulmans à se joindre à cette croisade et puisant son inspiration dans la plus pure tradition de l'antisémitisme européen :

« Maintenant cette racaille, ralliée aux partis du désordre, s'acharne sur M. Pejrouton, notre nouveau Résident Général, dont ils demandent le départ à la juiverie de Paris. Un ignoble Juif algérien, taré et malhonnête, un avocat escroc nommé Sultan, demeurant à Casablanca, est à la tête du mouvement contre le Résident. Il faut que les juifs se souviennent du tarbouche noir crasseux, des nonades en tire-bouchon, de la djellaba et des babouches noires qu'on n'aurait jamais dû leur permettre de quitter. Il faut que le Yahoudi redevienne le juif rampant et veule qu'ont connu vos pères. Dès qu'un Juif relève la tête, il faut la lui couper. Nous devons ensemble, même par la force, faire rentrer les Juifs dans leur mellah, et les empêcher de se mêler aux partis politiques, quels qu'ils soient. A. vous frères musulmans, de parler plus haut et de vous faire entendre par ceux de Paris. Nous serons avec vous ! »

A Fès, la librairie Pleux, sur l'avenue principale de la Ville Nouvelle exposa ostensiblement, au centre de sa vitrine, un livre violemment antisémite, édité à Alger : Le Péril juif — Cri d'alarme contre les pourrisseurs du genre humain, d'un certain Charles Hagel. Malgré les protestations de la communauté juive, le libraire s'obstina jusqu'à ce qu'un commando des Jeunesses Socialistes le contraigne à le retirer de la vitrine.

Cette fois, la campagne de propagande ne se limitait plus à la presse et trouvait son prolongement sur le terrain, notamment dans le refus d’embauche des Juifs. Ainsi, à Casablanca, le chef du Bureau de Placement se plaignait, en 1936, de ne pas trouver assez de diplômés du Brevet pour répondre à toutes les offres d’emploi. Et cela, alors même qu'il refusait de placer les jeunes Israélites qualifiés, désireux de travailler à n'importe quel prix. Les commerçants et industriels français de la grande métropole leur reprochaient déjà, en temps ordinaire, " de ne pas être sûrs ". S'ajoutait maintenant le prétexte de l'arrogance subite et des prétentions nouvelles des jeunes Israélites grisés par l'avènement du Front Populaire. Certains commerçants et industriels avaient même formé une sorte de ligue secrète décidée, selon leurs propres termes à " boycotter Israël au Maroc ", comme le signalait un rapport des Services de Renseignements… Passant outre à cette agitation, le gouvernement du Front Populaire rappela Peyrouton et nomma à sa place un " vieux Marocain ", un des compagnons d'armes et des disciples du maréchal Lyautey, Charles Noguès. Mais la déception des dirigeants du mouvement nationaliste, qui avaient placé des espoirs exagérés d'émancipation dans l'arrivée au pouvoir du Front Populaire, ouvrit une nouvelle période de tension et de troubles.

Le réveil du nationalisme

Encore trop peu politisée, habituée à se considérer et à être considérée au Maroc comme un simple hôte dépourvu de droits politiques, la communauté juive ne pouvait être partie prenante de la naissance du mouvement nationaliste moderne. Pourtant, certains de ses premiers fondateurs, influencés par l'esprit de fraternité du Front Populaire français et en relations étroites avec le parti socialiste français et la Ligue des Droits de l'Homme, lui firent quelques timides appels du pied. Ainsi, dès sa fondation en 1934 par des intellectuels formés dans les universités françaises, le Comité d'Action Marocaine avait essayé quelque peu d'ouvrir un dialogue avec les élites juives occidentalisées. A plusieurs reprises, son organe La Volonté du Peuple les exhortait à tourner le dos, à la fois à l'illusion d'une assimilation à la France et à l'utopie sioniste : – Les animateurs du Comité d'Action Marocaine continuent à exhorter nos compatriotes juifs, dans l'intérêt de la cause marocaine, à écarter toute idée de nationalisme chauvin et à unir leurs efforts à ceux des Musulmans pour assurer à leur pays, dans une atmosphère de paix et de concorde, la destinée qui correspond le mieux à ses aspirations légitimes… » (Editorial du 2 mars 1934). « Camarades juifs, sachez une bonne fois pour toutes que vous avez une patrie (non la Terre Promise, mais la terre où vous êtes ). Ce pays vous a vus naître, vous a donné à manger, vous avez respiré son air, vécu sous son ciel admirable, les dépouilles de vos ancêtres y reposent, vous êtes les fils de cette terre généreuse… » (L'Action du Peuple, 20 mai 1937)

Mais le caractère musulman très prononcé de ce mouvement ne pouvait que dissuader les nouvelles élites formées dans les écoles françaises. Quant aux anciennes élites traditionnelles — rabbins et notables — elles pouvaient très bien se satisfaire d'une légère amélioration du statut de protégés, dans la cité islamique, sans prétendre à un statut de citoyen à part entière. Aussi, ni les uns ni les autres n'avaient compris et encore moins partagé, ni ne s'étaient sentis interpellés par ce moment fondateur du nationalisme que fut l'opposition à l'adoption, en 1930, du dahir berbère. Celui-ci soustrayait en effet les régions berbérophones à la juridiction du droit musulman, chraa. Même le moderniste L'Avenir Illustré, d'habitude si perspicace, estimait :

« que le dahir sur la justice berbère n'innovait en rien, consacrait seulement des usages existant depuis des temps immémoriaux, ne portait aucune atteinte aux lois fondamentales de l'islam et seul le parti-pris politique pouvait y trouver matière à conflit. »

La dimension panarabe et son corollaire antisioniste, dès le départ, ne furent pas étrangers à cette méprise et contribuèrent à cet éloignement du nationalisme naissant, pour ne pas parler de rejet.

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