Communautes juives des marges sahariennes du Maghreb- Michael Abitbol

LES SANDALES DU "COUSIN CROISE" CHEZ LA MARIEE TOUAREGUE ET LA LOI RABBINIQUE

C'est reconnaître :

que la fille n'est pas libre de se marier avec quiconque sans l'ac­cord de ses époux potentiels de droit, et ce, malgré l'avis de toute sa famille, et après même la cérémonie religieuse.

que cet accord ultime a besoin de se manifester publiquement d'une façon théâtrale, hors des rites religieux islamiques, hors des discussions préparatoires au mariage et qu'il est un événement en soi, suffisamment fort pour bloquer tous les autres processus.

qu'il représente à la fois un symbole, mais, aussi un acte à carac­tère juridique déliant la fille des engagements de fait dont elle est l'objet.

qu'il est inscrit dans toute une chaîne de relations parentales, dé­finies par la structure socio-économique du groupe, lequel veille au bon fonctionnement de la règle qui, quels que soient les cas, doit pouvoir s'exprimer et être respectée.

Si l'on se tourne vers le passé de ces populations pour situer l'ori­gine possible d'une pareille coutume, on ne trouve rien d'équivalent nulle part en Afrique du Nord et au Sahara, dans l'héritage arabo-islamique ou berbère. En revanche, la similitude avec les règles judaïques est troublante. Dans la loi rabbinique la chaussure est le symbole de la propriété. Les témoignages de cette loi sont très nombreux dans l'histoire ancienne notamment dans la Bible, mais aussi dans le monde judaïque maghrébin de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle. "Autrefois en Israël, pour valider une affaire quelconque rela­tive à un rachat ou un échange, l'un ôtait son soulier et le donnait à l'autre: cela servait de témoignage en Israël" (Ruth IV, 7).

 L'échange de chaussure entre Booz et celui qui avait droit de rachat du terrain ayant appartenu à Elimélee, "frère" (probablement classificatoire) de Booz, permet à celui-ci d'acquérir le terrain du défunt et d'assumer en même temps le devoir du lévir, c'est-à-dire de marier Ruth, veuve de Machlon, fils d'Elimélec. La description de cet acte, en public, sa solennité sont bien mises en valeur dans le livre de Ruth. Or, com­ment se manifeste chez les juifs anciens la libération du lévir à l'égard de son obligation morale d'épouser la veuve de son frère? C'est au cours d'une cérémonie bien connue appelée halizza (chalizza ou helizali) durant laquelle le lévir, qui veut abdiquer ses droits sur la veuve, déclare publiquement qu'il ne veut pas l'épouser. La veuve alors dénoue et ôte l'une des chaussures du lévir (chaussures à lacets appelées hciizza) qu'elle jette au loin en crachant sur lui et en di­sant … "ainsi sera fait à l'homme qui ne relève pas la maison de son frère! " (Deutéronome XXV, 5 à 10). C'est donc ici, sous une forme assez violente, solennelle, mais autorisée que se manifeste l'acte juridique qui consiste à libérer un homme d'un devoir moral qui est aussi un droit que lui donne la société. Ce désistement est même insultant pour le lévir dont on appelle par la suite la maison: "maison du déchaussé".

Il n'est pas insultant pour le cousin, chez les Touaregs, de recevoir une paire de sandales du mari de sa cousine, car l'obligation morale de s'unir à elle ne revêt pas l'esprit volontairement contraignant et dramatique de la situation du lévir qui doit "relever la maison de son frère", sauver l'honneur de la famille en quelque sorte. Les raisons qui font la volonté du groupe familial de faire se marier les ibubah ne seront pas discutées ici, de même que les rapports oncle maternel/ neveu qui sont l'objet d'une très riche littérature ethnologique. Ce qui nous intéresse c'est de constater que l'échange d'une femme passe par le don obligatoire d'une paire de chaussures à celui qui en est prétendant de droit.

Or, ce rite du déchaussement est signalé chez les juifs du Maroc a Fès par Elie Malka en 1946, et qui montre par ailleurs que beau­coup de pratiques magico-religieuses sont communes aux israélites et aux musulmans

Les origines possibles de ce rite Nous savons que les Touaregs du Hoggar, tout au moins les suzerains, se disent descendants d'une femme qu'ils appellent Tine Hinane et qui viendrait du Tafilalet. Le tombeau de Tine Hinane a été fouillé et a révélé en effet qu'une femme de haut rang couverte de bijoux d'or et d'argent, avait été inhumée sur un lit de bois et de cuir avec différents objets qu'on date de 470 après J.C. Mais à part cette lé­gende et les rezzous audacieux que les Kel Ahaggar pratiquaient encore au début du siècle en direction de l'atlas marocain, on ne con­naît pas de liaison culturelle précise de cette population avec les Berbères ou les juifs marocains (si ce ne sont les voyages transsaha­riens de ceux-ci dans les échanges commerciaux).

Notons cependant que A.G.P. Martin signale une nouvelle immi­gration juive au Touat-Gourara et la fondation de la synagogue de Tamentit en 517. Cette immigration faisait suite à celles qui ont suivi la répression romaine ordonnée par Trajan en Cyrénaïque en 118 après J.C., et qui traversèrent tout le Sahara (voir A. Chouraqui 1952, p. 23). Sans vouloir nous étendre sur l'histoire du Gourara et du Touat nous relevons que ces régions familières aux populations du Hoggar et qui leur ont fourni constamment des éléments de leurs ethnies, ont été très longtemps judaïsées et ont gardé encore aujour­d'hui des traces significatives de la religion juive (voir P. L. Cambuzat 1973). Ainsi le village de Tinekram dans le Taghousi, au sud-est de Charouine est reconnu comme celui d'une population ancienne­ment judaïsée, ayant embrassé ensuite l'Islam. On nous a signalé un autre village où les habitants n'allument pas de feu le samedi. P. Augier publie dans son disque Algeria (Sahara) (Collection UNESCO C 064-180 79) un chant d,ahelil appelé salamo en langue zénète, à la gloire d'un rédempteur, que tout le monde évoque sans en connaître aujourd'hui l'histoire et qui est très certainement le roi Salomon. Ces petits détails pourraient s'ajouter probablement à beaucoup d'autres le jour où l'on aura suffisamment étudié ces populations et leur culture propre. Des analyses comparatives seront alors possibles. Peut- ëtre permettront-elles de constater combien ont été longues et com­plexes les élaborations socio-culturelles, politiques, des populations découvertes à l'époque coloniale et qu'on avait cru un peu naïvement, figées.

En guise de conclusion

 Les populations du Sahara central qui ont maîtrisé l'espace saharien durant des siècles grâce à leur organisation sociale, politique, à leurs moyens techniques aussi, doivent leur réussite à leur volonté de do­miner et à leur courage certes, mais aussi à leur faculté d'assimiler toutes sortes d'éléments culturels et techniques, toutes sortes de mo­yens d'origines diverses qui servaient leur survie. Des voiles de tête qui venaient de Gao ou de Gabès, des tuniques de Kano, Sokoto, des epées qui étaient fabriquées à Solingen ou à Tolède, des selles et des nails d'Agadez, du mil qu'ils allaient chercher au Damergou, au sud de Zinder, des récipients de cuivre qui venaient du Maroc ou de Libye, du thé qui venait de Chine: leur culture matérielle s'approvisionnait à des milliers de kilomètres à la ronde. Rien d'étonnant à ce que cet éclectisme soit aussi culturel et que le don des sandales soit l'expres­sion d'un symbole juridique d'origine hébraïque ancien, que des popu­lations zénètes judaïsées puis islamisées, mêlées aux Sanhadja pour devenir les Touaregs actuels, aient conservé ce rite qui confortait leurs structures de parenté qui les défendaient si bien contre tout accapare­ment étranger. Quant à savoir pourquoi ces populations restent seules parmi les Berbères maghrébins et parmi l'ensemble des Touaregs actuels à pratiquer ce rite, c'est une question plus difficile à résoudre, à laquelle il n'est pas sûr que quiconque puisse un jour y répondre.

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