Juifs du Maroc R.Assaraf

La modération de l'Istiqlal n'était pas partagée par son principal rival, le PDI (Parti démocratique pour l'Indépendance), dont l'organe, Arai el Am, appela, le 12 janvier 1948, au boycott des commerces juifs :

Toi, noble Marocain, sache qu 'en donnant un dirham à un sioniste, tu détruis une maison arabe et finances l'Etat sioniste traître ! Tu peux te dispenser des services sionistes. N'achète donc pas tes médicaments dans une pharmacie sioniste, ne te fais pas soigner chez un sioniste, ne confie pas ton tissu à un tailleur sioniste, ne te fais pas couper les cheveux chez un coiffeur sioniste, et ne te fais pas prendre en photo par un photographe sioniste, n ’emprunte pas un bus sioniste, n ’emploie pas un sioniste, et souviens-toi toujours que chaque Juif est un partisan de Sion.

La proclamation d'indépendance de l'État d'Israël, le 14 mai 1948, attisa les passions, comme le remarquait un rapport des renseignements généraux français : « La guerre de Palestine est au centre de toutes les conversations des gens, chez eux, dans les cafés, les rues, les boutiques ; les femmes parlent de l'épreuve de Palestine, les enfants des écoles évoquent l'héroïsme des combattants arabes ; à l'occasion de chaque prière, l'on récite dans les mosquées le Latif pour la Palestine. »

Les autorités françaises prirent diverses mesures préventives, notamment l'interdic­tion de certains pèlerinages juifs traditionnels comme celui à Asjend, près de Ouezzane. Conscient des dangers de débordements, le sultan usa de son autorité morale pour s'adresser, le 23 mai 1948, à toute la nation dans un message radiodiffusé :

En vertu de la mission que le Dieu Tout-Puissant nous a confiée de veiller sur vos intérêts, Nous vous adressons le présent message pour que vous l'observiez et en respectiez les termes. Depuis quelques jours, la guerre a éclaté en Palestine après que les Arabes ont désespéré de convaincre les sionistes de renoncer à l'idée de s’emparer de cette terre et d'en expulser les habitants. Les États de la Ligue arabe se sont alors trouvés dans l'obligation de pénétrer dans le territoire de la sainte Palestine pour défendre ses habitants et en écarter l'agression injustifiée du sionisme.

Quant à Nous, en déclarant que Nous sommes en pleine communion de pensée et de cœur avec les souverains arabes et les chefs de leurs gouvernements, ainsi que Nous leur avons annoncé, Nous approuvons entièrement les termes de leur déclaration, à savoir que les Arabes ne nourrissent aucun mauvais dessein à l'égard des Juifs et ne les considèrent pas comme des ennemis, mais que leur seul but est de défendre la première Qibla de l'islam et de rétablir la paix et la justice en Terre sainte, en conservant aux juifs le statut qui leur a toujours été octroyé depuis les débuts de la conquête musulmane.

C'est pourquoi Nous ordonnons à Nos sujets musulmans de ne pas se laisser inciter par les entreprises des juifs contre leurs frères arabes de Palestine, à commettre un acte quelconque susceptible de troubler l'ordre et la sécurité publics. Ils doivent savoir que les Israélites marocains qui se sont fixés depuis des siècles dans ce pays qui les a protégés, où ils ont trouvé le meilleur accueil et qui ont témoigné leur entier dévouement au Trône marocain, diffèrent des juifs déracinés qui se sont dirigés de tous les coins du monde vers la Palestine, dont ils veulent s’emparer injustement et arbitrairement.

Nous ordonnons également à Nos sujets Israélites de ne pas perdre de vue qu 'ils sont des Marocains vivant sous Notre égide et qu'ils ont trouvé en Nous, en diverses occasions, le meilleur défenseur de leurs intérêts et de leurs droits. Ils doivent donc s'abstenir de tout acte susceptible de soutenir l'agression sioniste ou manifester leur solidarité à son égard; car, en le faisant, ils porteraient atteinte aussi bien à leurs droits particuliers qu 'à la nationalité marocaine.

Nous sommes certains que vous tous, Marocains, sans exception, vous répon­drez à Notre appel et vous ferez ce que nous attendons de vous, afin que l'ordre public soit respecté et maintenue dans cette patrie chérie. Puisse Dieu prendre soin de Nos destinées et des vôtres : Il est le meilleur naître et le meilleur soutien.

La déclaration du sultan fut lue dans toutes les mosquées et dans toutes les synagogues du pays. Elle fut reprise par la presse et diffusée à plusieurs reprises sur les ondes de la radio nationale. Cet appel au calme était le bienvenu, mais posait un problème. Pour beaucoup, le calme garanti aux Juifs était conditionnel, puisque, s'ils agissaient différemment, les Juifs « porteraient atteinte à leurs droits particuliers et à la nationalité marocaine ».

Or, les responsables communautaires, s'ils faisaient tout pour que leurs coreligion­naires ne se départissent pas d'une prudente neutralité et s'abstiennent d'affirmer leur solidarité avec leurs frères de Palestine, n'étaient pas en mesure de freiner le mouvement d'émigration.

Celui-ci avait repris sur une large échelle. Les candidats au départ passaient clandesti­nement la frontière algérienne d'où ils étaient acheminés vers Marseille. Au Maroc, Oujda était devenue la plaque tournante de ce mouvement. En une semaine, entre le 31 mai et le 7 juin 1948, la police intercepta 77 passagers clandestins. Débordée par le nombre, la police des frontières les renvoyait dans leurs villes d'origine. Les jeunes militants de l'Istiqlal locale organisèrent des patrouilles qui, à l'arrivée de chaque train, arrêtait les passagers juifs suspects pour les remettre aux autorités. Ces incidents finirent par créer un climat de vive tension en ville.

C'est la mésaventure qui survint au futur maire de Netivot, Yahya/Yehiel Bitton, militant de l'association Charles-Netter. Dans ses Mémoires, il rapporte ses tentatives infructueuses de franchissement de la frontière algérienne :

La première fois, je suis parti seul en train de Casablanca. La consigne était de voyager seul, car la police arrêtait et ramenait chez eux les groupes de juifs se rendant à Oujda. À ma grande déception, j'ai été arrêté et jeté en prison avec des malfaiteurs qui m'ont pris la nourriture que mon frère m'apportait, je n'ai été libéré qu'après deux jours d'interrogatoire et ramené à Casablanca. Ce qui les intéressait était de savoir qui étaient les organisateurs, mais je m'obstinais à leur répondre que j'avais voyagé seul de ma propice initiative.

La seconde fois, je me suis joint à un groupe de quinze jeunes gens et jeunes filles sous couvert de randonnée dans la nature. Après Fès, nous avons pris durant deux jours des chemins détournés, espérant ainsi échapper à la vigilance des gardes- frontière. Mais nous avrns été découverts et arrêtés. Cette fois l'interrogatoire a eu lieu à la prison de Fès. Nous avons été libérés et ramenés à Casablanca

À la troisième tentative, muni d'un laissez-passer plus ou moins fantaisiste délivré par un commissaire de police français, il réussit à gagner Alger.

Connus pour leur nationalisme ardent, les habitants d'Oujda étaient, en raison de la proximité de la zone espagnole, plus exposés à la propagande du grand mufti de Jérusalem, relayée par les nationalistes de la zone nord. Le Résident Francis Lacoste ne cachait pas la gravité de la situation 

Pour le moment, les nationalistes ont déclenché dans les villes une campagne de boycott des commerçants juifs. Il commit de souligner l'angoisse de la commu­nauté Israélite qui craint des violences généralisées.

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