Memoires Marranes-Nathan Watchel-Un autre bout du monde

Memoires marranes

Memoires Marranes

Nathan Watchel

Un autre bout du monde

Plus nous comprenons les choses singulières, plus nous comprenons Dieu.

Baruch Spinoza, Ethique, V, 24.

Une mémoire marrane encore vivante se perpétue obsti­nément au Brésil, plus de cinq cents ans après la conversion forcée, jusque dans les terres arides du Nordeste, dans le lointain et mythique sertâo. Pourquoi partir à la recherche de traces des judaïsants d’autrefois, de vestiges d’un passé si ancien, si occulté, en cet autre bout du monde, en ces immenses déserts de broussailles et d’épines, prédestinés en quelque sorte à tous les exils ?

Entre mémoire et oubli, la condition marrane s’accompagne au fil du temps de représentations et réactions ambivalentes, tant positives que négatives, à l’égard de l’héritage juif: soit la foi du souvenir et la vénération des martyrs, soit le déni des ancêtres qui ont transmis à leurs descendants le stigmate de leur sang impur. – D’une part, en effet, nous savons que la mémoire marrane ne naît pas seulement du drame de la conversion forcée, mais quelle est en quelque sorte entre­tenue, pendant plusieurs siècles, par la répression implacable des judaïsants (arrestations, prisons, autodafés), c’est-à-dire par le fonctionnement même de la machine inquisitoriale fondée sur la logique des bûchers. D’autre part, l’appauvris­sement inéluctable de cette mémoire, au long des générations, ne résulte pas seulement d’un manque de contact régulier avec les communautés juives, ni de l’œuvre d’érosion progressive du temps; il s’agit aussi, le plus souvent, d’une volonté délibérée d’effacement parmi les nouveaux-chrétiens eux-mêmes, lesquels aspirent nombreux à s’intégrer pleinement dans la société globale et s’efforcent en conséquence de faire oublier leur origine. Mais ces tentatives de dénégation, de refoulement, de falsification, n’en sont pas moins des procédures mémorielles, elles aussi, quoique en négatif : spectre qui hante tant de familles obsédées par l’impérieuse nécessité de cacher des secrets estimés honteux. Cette hantise apparaît en définitive comme une autre manière de se souvenir, qui tout en s’oc­cultant elle-même contribue paradoxalement à faire subsister une certaine mémoire marrane, s’estompant dès lors dans le flou et la confusion pour devenir vague réminiscence, dissi­mulée à la claire conscience, telle une lueur évanescente.

C’est donc d’un double processus que se compose la mémoire marrane, de deux mouvements antithétiques (mais non exclusifs car ils peuvent fort bien coexister parmi les membres d’une même famille, voire chez le même individu) : d’un côté, fidélité persévérante malgré les bûchers, de l’autre, volonté de fusion et recherche de l’oubli (ce qui ne signifie pas disparition totale du champ de la mémoire). Or le Brésil, au cours de son his­toire, a offert et offre des conditions particulièrement favo­rables à l’un comme à l’autre phénomène.

Rappelons tout d’abord quelques données démographiques fondamentales : sur le continent américain, c’est au Brésil que les nouveaux-chrétiens portugais émigrèrent en plus grand nombre et y constituèrent, très probablement, par rapport à la métropole et aux autres territoires coloniaux, la population la plus dense. Il est vrai que divers édits royaux interdirent ou tentèrent de limiter, à plusieurs reprises, l’émigration des nou­veaux-chrétiens vers les Amériques, mais il existait bien des moyens de les contourner ou de les enfreindre, alors même que paradoxalement, au cours des xvie et xviie siècles, de nombreux  judaïsants étaient condamnés par les tribunaux de l’Inquisition à être déportés au Brésil ! Nous ne disposons certes pas de statistiques précises, mais, selon l’estimation des historiens faisant autorité sur la question du peuplement de la colonie portugaise, les nouveaux-chrétiens y « ont longtemps formé la majorité de la population blanche»; vers la mi-xviie siècle, ils en représenteraient globalement au moins le tiers, et dans certaines zones plus de la moitié. — L’afflux de ces migrants débordait même, pour ainsi dire, vers les territoires espagnols du Rio de La Plata, pour lesquels des recensements de rési­dents « étrangers » fournissent quelques données quantitatives : c’est ainsi qu’à Buenos Aires, vers 1620, le groupe des «Por­tugais» atteignait quelque 25 % de la population européenne. Relevons encore en ce point l’avertissement adressé au gou­vernement de Madrid, en 1602, par l’Audience de Charcas : « De nombreux Portugais sont entrés par le Rio de La Plata; ce sont des gens peu sûrs en la matière de notre Sainte Foi catho­lique, et dans la plupart des ports dans les Indes, il y en a de cette espèce […] .» Un peu plus tard, en 1619, les informa­tions mettant en garde contre ces immigrés indésirables sont encore plus explicites :

Nous tenons pour certain que doivent arriver de nombreux fuyards, des Juifs d’Espagne et du Brésil […]; il faut remédier à la facilité avec laquelle les Juifs entrent dans ce port et en sortent ; mais on n’y peut rien, car comme ils sont tous por­tugais, ils s’aident et se cachent les uns les autres.

José Toribio Medina, El Tribunal del Santo Oficio en las provincias de la Plata [1899], Buenos Aires, 1945, p. 158, lettre du commissaire de l’Inquisition à Buenos Aires, Francisco de Tajo, au tribunal de Lima (du 26 avril 1619) : « Tenemos cierto que ha de venir mucha gente huida, judíos de España y del Brazil […] que cierto pide remedio la facilidad con que entran y salen judíos en este puerto, sin que se pueda remediar, que como son todos portugueses, se encubren unos a otros. »

Si ces avis de vigilance s’avéraient inopérants dans les ter­ritoires hispaniques, on comprend à plus forte raison que les flux de nouveaux-chrétiens portugais ne rencontraient guère d’obstacles dans une colonie de l’Empire lusitanien telle que le Brésil.

L’intégration des nouveaux-chrétiens dans la société coloniale brésilienne s’opérait d’autant plus facilement qu’ils venaient renforcer, en l’occurrence, sa composante européenne, blanche, dont les membres ressentaient vivement le besoin de faire nombre face aux Indiens autochtones souvent hostiles, à la population croissante des esclaves africains, puis à la multi­plication des diverses catégories métisses : dans ce contexte, le stigmate de l’impureté de sang, à la différence de la métropole, pouvait se trouver relativement atténué. Bien plus : à la pré­sence massive des nouveaux-chrétiens s’ajoute leur rôle éminent à l’origine même de la colonie, de sa mise en valeur et de son peuplement.

Il suffit de rappeler ici quelques faits bien connus, et plus que symboliques. C’est ainsi que, dès 1502, la Couronne accorda au nouveau-chrétien Fernâo de Noronha (associé à un groupe d’autres marchands nouveaux-chrétiens de Lis­bonne) un contrat de monopole, renouvelable après trois ans, pour l’exploration de la côte récemment découverte et l'exploitation du bois-brésil, dont l’écorce fournissait un pré­cieux ingrédient de teinture. La première ressource de la colonie, pendant une vingtaine d’années, était procurée de la sorte par la forêt côtière. Autre cas suggestif, celui de l’un des plus anciens colons de la région de Bahia, Diogo Alvares, sur­nommé le Caramuru, probablement venu au Brésil dans le cadre du contrat de Fernâo de Noronha; sa figure est devenue quasi légendaire : après le naufrage de son navire, vers 1510, il vécut près de trois décennies parmi les Indiens Tupinambas, adopté par eux et menant le même mode de vie. Puis, grâce à ses liens d’alliance avec les autochtones, il devint un collabo­rateur efficace du premier gouverneur général du Brésil, Tomé de Sousa (1549-1553), fondant ainsi un noyau initial asso­ciant pouvoir politique et vastes domaines. Or ce n’est sans doute pas un hasard si une tradition recueillie entre autres par Simâo de Vasconcellos, dans sa Chronique de la Compagnie de Jésus, l’identifie comme nouveau-chrétien.

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