Les veilleurs de l'aube-V.Malka

David Bouzaglo n'a laissé ni mémoires ni correspon­dances. Quoi d'étonnant alors à ce que des zones d'ombre subsistent dans son parcours marocain puis israélien ? Cependant, dans un des rares textes autobiographiques qu'il ait laissés  (sans doute ne les a-t-il pas écrits de sa main mais plus simplement dictés à l'un de ses nombreux disciples de l'époque), il pointe du doigt le paradoxe dans lequel il se débat depuis que ses yeux ont perdu toute lumière et toute raison d'être. D'un côté, il a pour fonction de dispenser du plaisir et de la joie à ceux qui interrom­pent leur sommeil, quittent leur lit douillet et viennent bien avant l'aube pour l'écouter ; de l'autre, lui-même ne cesse de souffrir mille douleurs diverses. Et il s'interroge : comment réjouir les autres quand désormais la disgrâce vous a frappé et que la joie la plus élémentaire se dérobe à vous ? Comment observer le commandement religieux ancestral du Oneg Shabbat (les réjouissances du shabbat) quand vous est à jamais refusé le simple plaisir de voir ses enfants grandir, jouer ou sourire ? Ou de voir, à l'aube justement, le soleil se lever 

Les thèmes de ceux de ses poèmes écrits au Maroc ne varient guère, en principe, de ceux de ses prédécesseurs. Ces poètes de l'Empire chérifïen, qu'ils aient connu une certaine popularité ou qu'ils soient demeurés dans l'ombre et relativement inconnus, ne traitent, chacun à sa façon, que de l'exil et de la libération. Sauf exception, ils ne font – on l'a souligné plus haut – que conjuguer et illustrer les divers aspects de la tradition religieuse

Bouzaglo, à son tour, écrit sur les fêtes du calendrier juif. Pessah, Chavouoth et Souccot. Il compose de petits poèmes destinés à rendre hommage à telle personnalité ou à tel dignitaire religieux qui vient de disparaître. Qu'un enfant de l'un de ses fidèles célèbre sa bar mitzva et il a naturellement droit à un chant spécifique composé en son honneur. Que tel de ses amis se soit guéri d'une quel­conque maladie et le maître célébrera en chanson l'événe­ment. Bref, rien que de très classique. David Bouzaglo poursuit et prolonge à sa façon la tradition poétique que ses prédécesseurs ont pratiquée dans le pays durant des siècles

Mais d'abord comment ne pas célébrer le repos reli­gieux du shabbat ? Semaine après semaine, David Bouza­glo – quand vient à son terme la cérémonie consacrée aux poèmes du jour interprétés sur les airs de musique anda- louse – a pris l'habitude de mettre des mots hébraïques sur des airs devenus populaires dans la rue musulmane. Le regretté chanteur populaire marocain Fouiteh sera ainsi heureux d'apprendre un jour (par le signataire de ces lignes) que ses célèbres mélodies avaient fait leur entrée à la synagogue et qu'elles étaient interprétées par le maître sur des textes hébraïques. C'est la manière qu'a David Bouzaglo de répondre au souhait des gens simples qui viennent l'écouter. Ces textes, il les écrit tantôt en hébreu et tantôt en judéo-arabe, ou encore en un genre un peu bâtard et que l'on dit « tricoté », c'est-à-dire constitué d'un vers en hébreu et d'un autre en arabe. Parfois aussi c'est à l'intérieur d'un même vers que se fait le mélange harmonieux des deux langues

Le poète David Bouzaglo connaît évidemment le réel problème que cela avait posé jadis à des maîtres de la tradition. Un débat avait en effet opposé les docteurs de la Loi sur le fait de savoir s'il était possible de chanter des textes liturgiques sur des airs résolument laïcs et pro­fanes. En son temps, Israël Najara, le grand auteur (1555- 1625), trancha la question. Il est le premier à utiliser des textes hébraïques sur des airs de chants étrangers qui sont parfois ni plus ni moins que des chansons d'amour. Il fut l'objet, en raison de cela, de très violentes critiques. On lui opposa notamment l'argument selon lequel le fidèle ne peut pas ne pas penser aux paroles profanes (parfois vulgaires) arabes, même quand il chante en hébreu

Mais on ne combat sans doute pas la volonté populaire. Comme le disait Victor Hugo dans Quatre-vingt-treize, « on ne condamne pas l'éclair et l'orage ». De plus en plus de poètes, y compris dans la ville de la Kabbale, Safed, eurent recours à ce système. Ils considéraient que fatale­ment les auditeurs en viendraient à oublier les paroles ori­ginelles pour ne plus penser qu'à celles choisies par les auteurs hébraïques. L'habitude s'en propagea dans les pays les plus divers comme la Syrie, la Turquie, la Grèce, la Yougoslavie, etc

Bouzaglo se mit donc à utiliser des mots de la tradition juive sur des airs qui, parfois, évoquaient une nuit d'amour entre deux amoureux (comme dans la chanson arabe Bine Elbareh oulyom. Aujourd'hui, cet air est devenu très courant dans toutes les synagogues maro­caines, à Paris, à Strasbourg et ailleurs. Et nul ne pense plus apparemment aux paroles originelles arabes). On pousse d'ailleurs les choses, dans ce genre de composi­tions, jusqu'à faire en sorte que la première strophe hébraïque rappelle dans sa consonance finale et dans sa rime celles des paroles arabes : Achket tefla Andalassiya, chante Salim Halali en arabe, évoquant une jeune beauté andalouse ; Neetsar béeretz nechiya chante de son côté David Bouzaglo en parlant du destin des juifs en exil… On pourrait, sur ce thème, multiplier les exemples à l'in­fini. Ils montrent que cette façon de faire coïncider les titres hébreu et arabe du poème populaire était elle-même devenue habituelle. Une sorte de technique convenue ou de figure imposée.

Ainsi donc, la synagogue marocaine s'ouvrait-elle sur des airs musicaux profanes venus d'ailleurs. Pourtant, cela se passait parfois contre l'avis des autorités rabbiniques qui voyaient cela d'un œil méfiant, parfois même avec irritation et scandale. Mais puisque les classes populaires aimaient cela

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