Meknes-portrait d'une communaute juive marocaine-Joseph Toledano-ed Ramtol 2017- Moshe Ben Attar, le champion de l'Angleterre

 

 

MOSHE BEN ATTAR, LE CHAMPION DE L'ANGLETERRE

Venue au Maroc avec la vague des expulsés d'Espagne, la famille Ben Attar s'était installée principalement à Fès, puis une partie de la famille fit souche également à Salé et Meknès. Au moment du règne de Moulay Ismaël, des liens proches existaient encore entre les trois branches et la mobilité était fréquente dans ce triangle constituant une seule entité culturelle fière de son appartenance séfarade, les mêmes personnages passant une partie de leur vie dans chacune de ces trois villes. Ainsi Shemtob, le père de Moshé Ben Attar par exemple, natif de Salé où il avait une maison de commerce internatio­nale, en association avec son frère, rabbi Haïm Ben Attar dit le Vieux, pour le distinguer de son petit -fils, le célèbre rabbin du même nom. Les deux frères avaient des relations commerciales suivies avec leurs proches de la capitale et c'est à Meknès qu'il mourut en 1701.

Moshé serait né à Fès, mais passa son enfance et sa jeunesse à Salé. Mais sa re­nommée et ses premières relations avec la famille royale, il devait les acquérir à Taroudant, le fief de l'un des fils préféré de Moulay Ismaël, Moulay Zidane, que nous avons déjà rencontré comme grand ami d'Abraham Maimran et grand amateur de bon vin de France. Après la mort de ce prince, sa mère, Lala Aïcha, avait pris Moshé à son service et sous sa protection, en faisant le gérant de ses d'affaires et son fournisseur attitré en bijoux. Ayant entendu de son épouse les éloges de ce négociant, Moulay Ismaël l'appela à la Cour vers les années 1710 pour en faire son intendant de palais et homme d'affaires. Il accumula une fortune colossale que l’empereur, toujours à court d'argent, de­vait se charger de "neutraliser" en lui imposant de temps à autre des amendes exorbitantes qui devaient en fin de compte le ruiner.

Son ascension à la Cour en fit au départ un dangereux rival pour Abraham Maimran et on raconte que les deux hommes cherchèrent à s'éliminer mu­tuellement en proposant force cadeaux à Moulay Ismaël. Mais l’empereur qui avait besoin autant des talents du diplomate que de ceux du financier, se serait contenté d’empocher les sommes avant de les contraindre à se réconci­lier – et à contracter mariage, Ben Attar épousant la fille d'Abraham Maimran. Moulay Ismaël, désespérant d'une possibilité d'alliance avec la France dé­sormais liée à l'Espagne, sur le trône de laquelle Louis XIV avait imposé son petit fils, avait donc nous l'avons vu; changé de cap. Il lui confia la reprise des négociations d'un traité de paix avec l'Angleterre qui venait de se rapprocher géographiquement du Maroc en s’emparant en 1704 du promontoire straté­gique de Gibraltar

A la Cour, alors que Maimran continuait la ligne profrançaise, Benattar se fit l'avocat du rapprochement avec l'Angleterre. Bien placé par ses vastes rela­tions commerciales avec l'Angleterre, il avait installé un comptoir à Gibraltar tenu par ses agents juifs originaires de Tétouan. Pour contourner le blocus imposé par l'Espagne, la garnison anglaise de Gibraltar ne pouvait se fournir en produits frais et matériaux de construction que de l'autre côté du détroit, au Maroc.

Le contentieux entre les deux pays, débarrassé de la question de Tanger éva­cuée en 1684 par les Anglais sans combat après des années de confrontation, un premier accord de paix avait été signé en 1702.

Les négociations pour la signature d'un nouveau traité de paix s'étaient là aussi heurtées à l'épineuse question de l'échange de prisonniers. Un compro­mis semblait possible si l'Angleterre acceptait de fournir une certaine quan­tité de poudre à canon. Pour finaliser l'accord, Londres dépêcha en 1718 à Meknès le capitaine Conisby Norbury. De son côté, Moulay Ismaël chargea Shmouel Maimran et Moshé Benattar de le recevoir et de conclure rapide­ment la négociation. Mais l'intransigeance et les exigences exorbitantes de l'Anglais – il exigea la libération préalable, à ses conditions, de tous les pri­sonniers – firent capoter les négociations. Il faudra la persévérance de Moshé Benattar qui continua le dialogue direct avec Londres – il avait recueilli chez lui pendant près de deux ans 13 officiers anglais prisonniers jusqu'à leur li­bération – pour arriver enfin le 28 janvier 1721 à la signature à Meknès du traité de paix et de commerce entre les deux pays , qui servira de base à tous les traités postérieurs tout au long du 18ème siècle. Fait exceptionnel pour un dhimmi, Moche Benattar est cosignataire du traité aux côtés du pacha Ahmed Ben Ali ben Abdallah, en tant que "trésorier de son Altesse Impériale, le Juif Moshé Ben Attar."

Comme il était de coutume à l'époque, les Anglais à la suite de cet heureux événement distribuèrent des présents à ceux qui y avaient contribué, en pre­mier lieu Moshé Benattar et son fidèle associé, Réouben Benkiki; son frère Abraham Ben Attar, sans oublier Abraham Maimran. A la prépondérance hollandaise, puis française, allait désormais succéder la prédominance com­merciale anglaise.

Mais ce que le souverain donne d'une main, il peut le lendemain le reprendre de l'autre.

Les Chroniques de Fès rapportent qu'en 1717, l’empereur avait imposé à Mo­shé et à son associé Réouben Benkiki une lourde amende de 50.000 pièces d'argent qui les contraignit à tout vendre pour s'en acquitter, puis une nou­velle amende de 25.000 pièces d'or. Revenu en grâce, Moshé fut nommé Naguid de la communauté après l'assassinat d'Abraham Maimran.

Comme chef de la communauté, il a laissé le souvenir d'un Naguid énergique mais bienveillant qui malgré sa richesse et sa haute position à la Cour était resté très attaché à la tradition et à la religion, faisant honneur à son appar­tenance à une grande dynastie de rabbins et lettrés comme en témoigne un conte populaire rapporté par rabbi Yossef Messas que nous raconterons dans la seconde partie du livre

Mais l'année suivante, ce fut de nouveau la disgrâce. Arrêté, il fut condamné à mort. Mené au four à chaux pour être brûlé, supplice habituel de l'époque, il fut gracié à la dernière minute contre le versement d'une nouvelle amende colossale. Brisé par tant d'épreuves, il mourut ruiné l'année suivante en 1725. Cette biographie en dents de scie est à l'image de la communauté de Meknès dans les dernières années de l'interminable règne de Moulay Ismaël mar­quées par une pression fiscale devenue dévastatrice.

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