Said Sayagh-L'autre Juive- le martyre d'une jeune juive marocaine de Tanger, exécutée à Fès en 1834

SIMHA s'est trouvée plusieurs fois enceinte… a avorté naturellement plusieurs fois… et a perdu des enfants en bas âge. Sarah, sa fille aînée a survécu et a fini par épouser le fils d’un commerçant de Salé qui l'a emmenée chez lui. Ses nouvelles sont devenues rares, mis à part les quelques brèves rapportées par les commerçants slaouis. Le petit Issachar a survécu, lui aussi.

Simha a porté Sol alors que le pays vivait une longue période d’épidémies, de troubles et de désordre. Une lutte sanguinaire opposait Moulay Slimane et ses neveux Moulay Brahim et Moulay Saïd fils de Moulay Yazid. Moulay Slimane avait perdu son prestige et, en fin de compte, son trône dans des batailles meurtrières contre les Berbères Ait Ou Malou. Ces derniers avaient mangé son armée et orné leurs tentes de ses armes, meubles, matelas et montures. Le sultan s’était également disqualifié dans son action injustifiable contre les esclaves Boukharis qu’il avait réunis et livrés en pâture aux tribus du Gharb, eux, leurs enfants, leurs chevaux, leurs fusils et leurs biens. Entre-temps, Fès vivait des querelles opposant deux partis de faquihs et cadis. Les partisans du cadi Taoudi, qui avaient prêté serment à Moulay Brahim, affrontaient ceux du mufti Doukali restés fidèles à Moulay Slimane. Pendant ce temps-là non loin de Tanger, à Tétouan, des mutineries portaient au trône Moulay Saïd. Les troubles ne s’arrêtèrent qu’après la destitution de Moulay Slimane et son remplacement par son neveu Moulay Abderrahmane, fils de Moulay Hicham.

 

Ceci n’empêcha pas Simha d’avoir des envies pendant sa grossesse. Elle eut surtout envie de dattes et de grenades de la variété sefri. Elle s’instaura reine, à la tête d’un royaume sans frontières et surtout, sans limites à ses désirs.

Elle se coiffa, mit sa robe de mariée, sa couronne, noua sur le côté de son caftan une petite poche contenant de l’alun, des graines de nigelle et du sel. Elle l’attacha avec un collier de perles noires au bout duquel pendait une main de Fatma ornée en son milieu d’une étoile à six branches.

La même étoile qui illustre les pièces frappées à Fès et à Tétouan. La même étoile qui scelle les décrets sultaniens délivrés aux familles de notables respectés, les sauf- conduits utilisés par les commerçants pour traverser les territoires makhzen et les lettres de reconnaissance aux personnels dévoués.

Simha, chaque fois que la couleur sépia s’emparait de sa tête, lançait un regard noir et criait :

Je suis entre deux âmes, bonnes gens…

Tout l’entourage avait peur que le nouveau-né arrivât avec une tâche sur le visage, une grenade ou une datte au milieu de la figure. Mais où trouver une grenade en ce début de printemps ?

Depuis l'annonce de la grossesse de Simha, les craintes de Haïm grandissaient à la mesure de son attachement â sa femme et aux petits soins qu’il lui prodiguait. Au point qu’on commença à jaser et à incriminer sa jalousie. En réalité, ce qu’il craignait c’est quelle désirât ce qu’il ne pourrait lui offrir, et que son regard tombât sur des visages que lui ne supportait pas ; celui, entre autres, de Menahem le porteur d’eau.

Chaque fois que tintait la cloche de Menahem et que s’élevait sa voix éraillée semblable au son d’un seau rouillé, Haïm hurlait comme un loup et descendait l’escalier à grands bonds pour éloigner l’intrus.

Les enfants taquinaient le pauvre Menahem qui portait et vendait l’eau. Ils l’avaient surnommé Menahem tête de cigogne, à cause de son interminable nez pointu. Ils chantaient à tue-tête en le désignant :

Menahem s'est envolé

Menahem est revenu

Son œil noir

Son œil tordu

Son bec, lame pointue

Il les chassait et les arrosait avec son outre, alors ils s’épar­pillaient comme les hirondelles de la casbah. Puis, il s’en allait finir sa tournée.

Un jour, il avait lavé sa djellaba noire et l’avait étendue sur la terrasse pour quelle sèche. Un vent fort souffla et arracha la djellaba. Menahem n’essaya pas de la rattraper. Il se mit à prier et à remercier Adonaï. Tout le monde en fût amusé. Il s’étonna de leur étonnement :

– Dieu soit béni, si j’avais été dans ma djellaba, je me serais envolé avec…

 

Personne n'etait épargné par les moqueries. Haïm lui- même n’y échappait pas. Lui qui descendait de la grande famille Hachuel, avait vu son nom transformé en Touil, le long, probablement pour en simplifier la prononciation. Mais comme les mauvaises langues ne manquaient pas, on rajoutait: « Long et creux, tireur de gourdes. »

L’effet des années et des skhinas du shabbat sur son embonpoint avait fini par avoir raison des quolibets.

Le but de ce genre de boutades n’était pas toujours la moquerie et la dérision.

Parmi les histoires que le rabbin Tolédano répétait tout le temps, sans relâche, au point que tout l’auditoire la savait par cœur, sans que personne osât l’arrêter, il y avait celle d’Ichou l’aveugle qui habitait avec sa femme dans un ksar de l’Atlas méridional.

Le pauvre couple vivait dans une masure en adobe, mélange d’argile et de chaume. Ils n’avaient, en guise de meubles, que quelques nattes et tapis de laine, en plus d’une étagère en cèdre et d’une cheminée qui les proté­geait du froid mortel qui sévissait d’octobre à avril.

Ichou se rendait régulièrement à une synagogue que ne distinguait du reste des maisons qu’une étoile à six bran­ches tracée au charbon sur la minuscule porte en bois. À l’intérieur, quelques vieux bancs entouraient la teva, alors qu’une armoire creusée dans le mur conservait des rouleaux de la Torah emmitouflés dans des couvertures en velours brodé. Jamais, Ichou n’avait raté les prières de shaharit, de minha ni de maariv.

 

Il se contentait de prier, ne demandait rien à l’Éternel. Un jour, Elyahou Hanabi l’arrêta :

  • Le Très Haut veut te récompenser. Fais un vœu, un seul, quel qu’il soit, il sera exaucé instantanément.

-Je ne m’attendais pas à une si grande chose, donne-moi un jour de délai.

Ichou repartit chez lui, informa sa femme et ajouta :

  • Comme j’aimerais voir le monde, te voir toi, voir la terre, les fleurs, les arbres,les oiseaux, les hommes…

Sa femme réfléchit, puis lui répondit :

-Tu as peut-être raison, mais n’oublie pas que nous n’avons pas d’enfant et que notre misère en est plus grande…

Le mari voulut en parler au naguid, chef de la commu­nauté qui lui dit :

  • Vous oubliez que vous êtes pauvre et que ce qui vous manque c’est l’argent…

Le désarroi d’Ichou n’en fut que plus grand. Alors, il décida de dormir et de s’en remettre à l’Éternel.

Le matin, il alla à la synagogue, son bâton à la main heur­tant murs et cailloux.

  • As-tu réfléchi et choisi un vœu? lui lança Elyahou Hanabi. Ichou lui répondit calmement et sans hésiter: -Je veux regarder ma femme en train de donner à manger à mon fils avec une cuillère en or.

Quand le rabbin finissait son histoire, il s’esclaffait, laissait apparaître ses dents et son ventre plein se soulevait et tout l’auditoire riait.

Said Sayagh-L'autre Juive- le martyre d'une jeune juive marocaine de Tanger, exécutée à Fès en 1834.Page 24

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