Les veilleurs de l'aube-V.Malka

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Les veilleurs de l'aube

les-veilleurs-de-lLES VEILLEURS DE L'AUBE – VICTOR MALKA 

On l'a parfois comparé à Ray Charles, en ver­sion orientale. Non seulement parce qu'il était aveugle mais aussi parce qu'il avait une voix qui réveillait les cœurs. Le rabbin David Bouzaglo (1903-1975) a été et continue d'être pour tous les juifs marocains, qu'ils soient installés en France, au Québec, en Israël ou au Maroc, un modèle et une référence. Poète, rabbin et chantre, il a dirigé durant des décennies, la tra­ditionnelle cérémonie dite des bakkachot (supplications) au cours. de laquelle les juifs d'Orient et singulière­ment ceux de l'Empire chérifien se réveillent avant l'aube pour chanter dans leurs syna­gogues des textes et des poèmes religieux sur des airs de musique andalouse. 

 C'est à cette antique tradition et au rabbin David Bouzaglo qui lui a véritablement donné ses lettres de noblesse, que ce livre est consacré. L'auteur a mené durant deux ans une enquête sur ce que fut le parcours de vie de ce maître auprès de ceux qui l'ont connu ou de ceux qui ont été ses compa­gnons ou ses disciples. 

Victor Malka est écrivain et journaliste. Il est pro­ducteur à France Culture et a longtemps enseigné a l'universite Paris-X Nanterre et a HEC 

Le passé a besoin de notre mémoire.

Vladimir Jankélévitch, L'Imprescriptible.

Il me faut tout acquérir, non seule­ment le présent et l'avenir mais encore le passé, cette chose que tout homme reçoit gratuitement en partage.

Franz Kafka, Lettre à Milena.

Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un res­pect profond du passé. Tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes est l'aboutissement d'un travail séculaire.

Renan

Préface

La communauté juive marocaine était non seulement la plus importante numériquement en Afrique du Nord, mais surtout la plus riche en chefs spirituels, en poètes religieux et en musiciens.

 Au cours des siècles, elle fut la gardienne d'une tradition et d'une pratique religieuse intense. Ainsi elle a pu accueillir les milliers d'exilés d'Espagne, des rescapés de l'Inquisition, leur permettant de s'épanouir et de conserver l'immense héritage dont ils étaient les détenteurs.

Pour marquer l'importance de la spiritualité juive au sein de cette communauté, Victor Malka a choisi de célébrer David Bouzaglo, né au Maroc en 1903, et mort en Israël en 1975. Rabbin, poète, musicien, figure légendaire du judaïsme maro­cain et séfarade, du judaïsme tout court, il fut le gardien et le transmetteur d'un grand héritage.

 Victor Malka, dont on admire la connaissance du judaïsme, est lui aussi un transmet­teur de notre patrimoine dans ses diverses manifestations et dans l'ensemble de ses dimensions. Il a eu la chance et le pri­vilège de connaître l'œuvre de Bouzaglo.

 Il a interrogé ses proches, ses disciples. Il lui consacre cet ouvrage non seule­ment pour exprimer son admiration envers l'homme, mais éga­lement pour faire découvrir sa poésie, afin qu'elle puisse continuer à animer autant de personnes que dans le passé. Il a traduit un choix de ses poèmes qu'il publie en annexe de l'ouvrage.

Victor Malka commence par le point de départ. Des hommes se lèvent tôt, à l'aube, pour chanter des poèmes juifs  des bakkachot, des supplications. Ils sont des veilleurs de l'aube

Bouzaglo en est l’emblème, l'épigone et, en même temps, lui- même un héritier, le continuateur d'une grande tradition. Victor Malka remonte à l'âge d'or des juifs d'Espagne, où les vers des Salomon Ibn Gabirol et des Yehouda Halévy étaient récités par toute une communauté, ceux-là que l'on entonne encore aujourd'hui, qui font parfois partie de la liturgie. Ils eurent au cours des siècles des disciples, de David Elkaïm, de David Hassine, de Chlomo Haloua, d'autres.

 Leurs compositions sont des ornements de la prière qui accompa¬gnent la liturgie. Apport profondément juif transmis dans la langue de la Torah et des prophètes. L'Andalousie y est cepen¬dant présente. Ces chants livrés a cappella portent des conso¬nances arabes, d'abord d'Andalousie et ensuite du Maroc. Proches des musulmans dans les deux pays, les juifs partagent leurs mélodies et empruntent leurs musiques.

 Bouzaglo n 'hésitait pas à adopter des chants populaires arabes actuels, les faisant entendre dans des vocables hébraïques. Victimes de l'Inquisition, les juifs séfarades sont demeurés, de génération en génération, fidèles à leur patrimoine

Comme des milliers d'autres juifs, David Bouzaglo a quitté son pays pour s'installer en 1966 en Israël, la terre des ancêtres. Dès lors, il ne psalmodiait plus l'exil mais la vitalité de la communauté dont il faisait partie.

Victor Malka nous fait vivre cet itinéraire et partager sa passion pour une poésie qui connaît une nouvelle naissance, de siècle en siècle. Elle est toujours vivante, au Maroc naturel­lement, mais désormais tout autant en Israël, en France, au Québec.

 Pour le juif séfarade, c 'est une dimension de son iden­tité, autant que les rites, les vêtements et la cuisine. Ce patri­moine lui fait intégrer un judaïsme reconnaissable à travers une diversité qui traverse les différences et les unifie.

 Ces bakkachot appartiennent maintenant à tous les juifs, tous les nou­veaux veilleurs de l'aube, quels que soient leurs lieux de naissance et les villes qu'ils habitent. C'est l'immense cadeau que leur offre David Bouzaglo ainsi que tous ses prédécesseurs.

 Passion et feu intérieur que Victor Malka réussit admirable­ment à nous faire découvrir et partager. Il dresse un saisissant portrait historique et religieux de la communauté marocaine.

Sa grande enquête lui permet de faire état des composantes espagnole, berbère et arabe d'un judaïsme constamment vivant. Les Veilleurs de l'aube est un livre précieux, une lecture riche pour tout séfarade, tout juif.

Naïm Kattan.

Les veilleurs de l'aube..Victor Malka

Les étoiles du matin

Nous sommes samedi et il est deux heures du matin. Les rues sont désertes dans le Casablanca hivernal des années 1960. Ce n'est évidemment pas – qui pourrait l'imaginer ? – une heure pour se livrer à on ne sait quelle promenade.

Cela est même, mesure de prudence, forte­ment déconseillé. C'est pourquoi on ne rencontre, ça et là, que de bien rares amoureux de la nuit ou des fêtards attardés, des hommes qui, comme partout ailleurs, ayant trop bu, sont incapables de retrouver l'adresse de leur domicile ni même sans doute de se rappeler s'ils en ont véritablement un.

Mais que font alors dans la rue et à cette heure-là, ces juifs, marchant par groupes de quatre ou cinq, parfois de deux seulement, et qui semblent tous se diriger vers le même lieu ? Que cherchent-ils ? Et ne sont-ils pas bien imprudents de porter, dans des rues d'une grande ville arabe et musulmane et en ces heures incertaines, si ostensiblement, leurs kippas ou leurs couvre-chefs ?

Ils se sont fait réveiller par le bedeau de la synagogue (« Abraham, réveille-toi, c'est l'heure », « Isaac, c'est la deuxième fois que je passe, tu vas rater la veillée »), sou­vent par leurs proches ou leurs amis.

 Parents et enfants, jeunes et vieux se sont, pour plus de sécurité, donné ren­dez-vous à tel carrefour de la ville. Tous se rendent du quartier dit européen où ils habitent pour la plupart vers une synagogue sise en pleine médina musulmane.

 C'est là que – selon une antique tradition évoquée par nombre de maîtres du Talmud – se déroule, tous les samedis matin, longtemps avant l'aube, entre les mois d'octobre et de mars, la séance religieuse et musicale dite des bakkachot.

 Le mot lui-même appartient au vocabulaire liturgique et veut dire « supplications, prières, litanies ». ( Dans l'hé­breu moderne de tous les jours, il signifie plus simplement « demandes, sollicitations, requêtes ».)

 On reviendra plus loin sur les réelles origines de cette tradition que les communautés juives de l'Empire chérifien ont observée fidèlement durant des siècles au point de la considérer, indûment, comme leur propre création et leur prérogative quasi exclusive.

ls se sont tous réveillés pour s'en aller, ainsi que le faisaient leurs pères et leurs grands-pères, chanter des textes traditionnels et liturgiques écrits, au cours des siècles, par nombre de leurs poètes. La ville est endormie. Pourtant, à deux cents mètres du lieu de culte, les vieux airs synagogaux des psaumes du roi David – qui intro­duisent d'ordinaire la veillée – parviennent crescendo aux derniers fidèles en route pour le lieu de culte. Moment de grâce, instant de ferveur mystique que salueront, des décennies plus tard, nombre d'écrivains et de journalistes. L'un d'entre eux écrira

Nous avions l'impression d'entendre, à travers la loin­taine cantilation des psaumes, la voix du roi David lui- même s'adresser à nous directement. Nous éprouvions alors, dans ces moments, dans les rues désertes de cette ville arabe et musulmane, un sentiment qui ressemble à une respiration de sainteté. Ou d'éternité.

Le chercheur israélien Moshé Haboucha évoque ainsi les veil­lées de son enfance : « Ma mère s'en prenait au bedeau qui venait me réveiller en pleine nuit. Le bedeau lui expliquait qu'il était important que j'apprenne à chanter. […] Je me souviens aussi que sur la route, nous avions peur des voleurs et des ivrognes. »

De plus, Gerschom Scholem raconte, dans un livre consacré à la symbolique dela Kab­bale, que le rabbin Abraham Halévi Beroukhim qui était d'origine marocaine « se levait à minuit, parcourait les rues et criait d'une voix détresse." Ces paroles, il les répétait à voix haute, frappant à la fenêtre de chacun des fidèles, les appelant par leurs noms et ne quittant les lieux qu'après avoir vu qu'ils se sont bien levés de leurs lits »

Selon le traité Brakhot (4. b) du Talmud, l'aurore symbolise la disparition de l'obscurité et la libération. On y raconte que des sages marchent dans la plaine à l'aurore. « Rabbi Hiya dit à rabbi Chimon : voilà comment se fera la libération du peuple d'Israël, petit à petit, comme l'aurore du matin. »

On pourrait penser que les petites gens, pour la plupart musulmans, voisins immédiats de la synagogue, se senti­raient dérangés dans leur sommeil du samedi matin.

 D'or­dinaire, ils se réveillent tous les jours de la semaine, dès potron-minet, pour s'en aller rejoindre qui son usine et qui son petit commerce ou sa boutique d'artisan, et voilà que le jour où ils peuvent enfin goûter à un luxe de bourgeois et s'adonner à une relative grasse matinée, la communauté juive débarque en grand nombre dans leur quartier et se met à chanter à haute voix et en une langue que ces habi­tants ne connaissent pas, même si les airs musicaux, eux, leur sont plus que familiers. Pour moins que cela, sous d'autres cieux, on ferait appel à l'autorité de la police, invoquant, sans doute légitimement, on ne sait quel tapage nocturne.

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Le bedeau, chargé en particulier, pour le coup, de la distri­bution du traditionnel thé à la menthe pendant la séance, est déjà à l'œuvre. Naguère encore, ce n'étaient pas de simples verres de thé que l'on distribuait d'abondance aux fidèles lors de ces veillées shabbatiques, mais des coupes de mahia, un alcool blanc traître – spécialité locale dans la fabrication de laquelle les juifs sont, dit-on, passés maîtres, singulièrement dans certaines villes de l'est du pays – et qui vous tourne la tête en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire.

 Le résultat était que ces rencontres à vocation religieuse, mystique et spirituelle mais aussi musicale, débouchaient parfois, en fin de parcours et au cœur même de la synagogue, sur le spectacle d'hommes dont l'exaltation et la ferveur ne devaient rien alors au sentiment religieux mais tout aux effets et aux effluves (aux dommages collatéraux) de l'alcool.

 Les rabbins de la ville, unanimes, eurent vite fait d'y mettre bon ordre. La décision fut prise : le thé à la menthe, autre spécialité locale, remplacerait désormais avantageusement l'alcool blanc, qu'il ait été fabriqué à Meknès ou à Sefrou.

Le maître de cérémonie, c'est lui. Il est appelé le moqaddem ou chantre en chef. Rabbin, poète, chantre, David Bouzaglo est tout cela à la fois. C'est autour de lui et sous sa direction que se conjugueront et que vont s'articuler notamment le rythme et la distribution des poèmes et des rôles, ainsi que, d'une manière générale, le déroulement des événements. Il est l'homme de la poésie, de la connaissance et de l'art, et c'est d'abord lui que l'on est venu écouter.

Autour du maître, quelques-uns de ses collaborateurs les plus assidus et les mieux formés. Tout au long de la semaine, il a pris soin de préparer, chez lui, ses collaborateurs à l'organisation et au déroulement de la veillée ainsi qu'aux difficultés éventuelles que peuvent receler tel ou tel poème, tel ou tel passage de l'art musical andalou.

 Il a notamment attiré leur attention sur tel piège musical dans telle pièce de la musique andalouse. C'est que deux modes de cette musique sont, en tel endroit, tellement proches l'un de l'autre que l'on risque simplement le déra­page ou la confusion.

 Le maître a bien vérifié que les collaborateurs en question – tous jouissant de très jolies voix, c'est bien le moins – connaissent les différents modes musicaux sur lesquels seront chantés les poèmes et autres pièces liturgiques du jour. Ces participants actifs doivent également connaître les rythmes spécifiques à la ׳< partition musicale », jamais écrite, de la semaine, ainsi que les règles qui lui sont propres.

 Par ailleurs, le maître ayant, de notoriété publique, des cordes vocales fragiles et sensibles, par exemple aux brusques évolutions du cli­mat, il a tout au long de la semaine pris des médicaments prescrits par ses médecins habituels afin d'être fin prêt pour la veillée du shabbat.

La cérémonie peut désormais commencer. Les quelques fidèles qui se trouvent là depuis des heures ont commencé très tôt par la lecture d'extraits du Zohar, ceux notamment qui appellent l'homme à purifier son âme avant que ne se lève le jour et ceux qui mettent spécialement l'accent sur la promesse divine de la rédemption.

 Ces fidèles n'ont attendu personne pour prendre cette initiative. C'est ainsi qu'ont opéré leurs pères et leurs grands-pères. Et peu importe qu'ils ne comprennent pas toujours les tenants et les aboutissants du texte dela Kabbale: ils sont convain­cus que Dieu, lui, les comprend.

Puis, quand enfin arrive le maître, un récitant, choisi par lui, donne lecture sur des airs marocains d'un certain nombre de textes liturgiques et de psaumes du roi David : Au milieu de la nuit, je me lève pour te rendre grâce (Ps 119, 62) ; Lève-toi, clame dans la nuit, au début des vigiles (Lm 2, 19) ; Quand chantent en chœur les étoiles du matin et que tous les fils d'Elohim acclament (Jb 38, 7 ').

On dit parfois que ces airs sont tellement anciens qu'il n'est pas impossible qu'ils aient appartenu au patrimoine musical palestinien jadis en usage au Temple de Jérusa­lem. Et qu'ils seraient parvenus dans ces régions de l'ex­trémité de l'Afrique dans les bagages de commerçants juifs à l'époque lointaine où les bateaux du roi Salomon, fils de David, faisaient escale dans les ports du pays et venaient faire commerce – de bois d'ébène notamment – avec les populations locales.

La psalmodie de ces textes terminée, on passe à l'inter­prétation musicale de deux poèmes eux-mêmes en rap­port avec la littérature ésotérique que l'on appelle ici la « sagesse intérieure ». Ces textes sont communs au rituel de toutes les semaines, même si, à chaque fois, ils sont chantés sur des airs différents. Le premier de ces textes (Dodi yarad leganno, Mon amant est descendu à son jar­din) est l'œuvre d'un poète-kabbaliste de l'école de Safed, Haïm Cohen, originaire d'Alep et disciple de rabbi Haïm Vital, lui-même héritier spirituel d'Isaac Louria dit le Ari (le lion).

 Le poème – long de vingt-sept strophes et aujourd'hui connu par tous les juifs originaires du Maroc – a un caractère résolument ésotérique. Il s'agit d'une sorte de dialogue conduit entre Dieu et la communauté d'Israël, un peu dans la résonance du Cantique des Cantiques.

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 La communauté s'attriste de voir l'exil perdurer.La Shekhina(la Présencedivine) promet une prompte rédemption et pour bientôt l'avènement messianique. Le poème étant relativement long, l'air sur lequel chacun des participants chante une strophe change une ou deux fois pour revenir à l'air initial, à la dernière strophe interprétée, elle, par toute la salle.

Le second poème (Yedid Nefesh Av harahmane, Ami de l'âme) a un contenu plus kabbalistique encore que le pre­mier. Il est dû à un auteur du xvie siècle, rabbi Israël Azkari, un autre disciple d'Isaac de Luria.

 C'est une sup­plication adressée à Dieu « père miséricordieux ». Le poète lui demande : « Relève-toi, ô toi notre bien-aimé, et couvre-nous de la coupole de ta paix. » Un autre poème, de circonstance celui-là, du maître du judaïsme espagnol Salomon Ibn Gabirol, est chanté par la salle, Shahar Ava- keshkha, A l'aube je te cherche… Il est, depuis lors, devenu un des poèmes et des chants les plus populaires du judaïsme du nord de l'Afrique.

Cette période introductive – toujours la même – termi­née, le maître passe aux différents poèmes spécifiques à la section hebdomadaire dela Torah.À chaque semaine ses textes liturgiques et ses modes musicaux. Ces modes sont tous empruntés aux différents airs des suites musi­cales andalouses.

La veillée s'achève régulièrement par ce que l'on appelle, dans le vocabulaire musical local, une ksida ( le mot veut dire objectif ). Le texte en est dû, d'ordinaire, à l'un des grands poètes du judaïsme marocain et il raconte ou bien commente ou encore se contente d'interpréter à sa façon les événements dont il est question dans la sec­tion ou la péricope dela Bible.

On y fait référence à deslégendes, à des interprétations du Midrash et à des récits talmudiques. Cette pièce est chantée selon des règles musicales très précises et relativement complexes. Son exécution n'est pas à la portée du premier venu.

 Il arrive que des collaborateurs réguliers du concert musical ne parviennent pas à l'interpréter correctement. C'est pour­quoi c'est le maître seul qui en conduit l'exécution de bout en bout.

 Au terme de cela, toute la salle salue le maître, selon une vieille tradition religieuse, par un hazak ou baroukh qui signifie « bravo ; soyez béni ». On prononce alors une brève prière à la mémoire de tous les poètes locaux -notamment ceux dont on vient de chanter les œuvres – disparus.

La veillée vient de prendre fin. Il est six heures du matin. Peut commencer alors, pour ceux qui le souhaitent, le premier service de la prière traditionnelle du shabbat. Une partie du public tient à rester à l'office en compagnie du maître. D'autres préfèrent rejoindre dans la ville la synagogue où chacun a, souvent depuis des années, ses habitudes.

Chapitre premier Un passeur de grâces

Il est né pour chanter comme d'autres pour semer la joie autour d'eux ou pour être des conquérants de l'es­pace. Une vraie vocation. On parierait d'ailleurs qu'il a dû naître en chantant. Et très vite, il a atteint la perfection. Il a poussé le talent jusqu'au génie.

Il a – c'est l'évidence pour qui l'a écouté fût-ce une seule fois – la voix de Ray Charles, un Ray Charles qui serait né en Orient et dont l'instrument d'accompagne­ment – s'il en fallait un absolument – ne serait pas le piano ou le saxo, mais le oud ou le kanoun, à la rigueur le violon, tenu à l'orientale c'est-à-dire prenant appui sur le genou.

 Il évoque Ray non seulement parce que aveugle, il ne cesse de se bouger de tout son corps de gauche à droite et de droite à gauche comme pour chercher la bonne distance, ainsi que le faisait le regretté chanteur américain.

 Mais aussi parce qu'il y a, chez l'un et chez l'autre, une identique inspiration. Une même plongée dans le cœur des hommes. Un même voyage dans les douleurs et les espérances de ses contemporains. Le sanglot de toute la souffrance humaine. Un chant auquel il suffirait de peu de chose pour qu'il devienne larme, prière supplication, requête, exhortation, complainte, cri de révolte ou appel de détresse. Une mélancolie douce et contagieuse.

 Une manière de caresser les mots, l'américain pour l'un, l'hébreu et l'arabe pour l'autre, qui leur est commune. Et par­dessus tout une même façon de plier la main autour de l'oreille en la ramenant sur elle-même, histoire de mieux s'écouter et de maîtriser au maximum, en cas de besoin, la sollicitation des cordes vocales.

Chanteur ? Pas seulement ! Il deviendra peu à peu rab­bin sans que nul n'ait jamais songé (cela aurait été perçu comme une outrecuidance) à lui demander dans quelle université ou dans quelle académie talmudique il avait acquis ce titre.

 Il était rabbi si naturellement que les sages du pays dûment diplômés eux-mêmes – présidents de tri­bunaux rabbiniques, par surcroît – ne se permettaient de l'appeler, et avec quel respect, que « rabbi David ».

 Il avait suffisamment étudié (tout en continuant de chanter) pour être en mesure de damer le pion à qui aurait, d'aven­ture, eu envie de contester sa qualité de rabbi ou de talmudiste. Sans compter qu'aveugle, nécessité oblige, il connaissait l'ensemble du Pentateuque par cœur, avec naturellement les notes vocales accompagnant chacun des textes.

Chanteur, rabbin, mais surtout poète. Il s'était habitué, à la manière de maîtres illustres qui l'ont précédé au sein de l'aire culturelle séfarade et singulièrement au sein du judaïsme marocain et qui lui ont servi de modèles, à trous­ser, semaine après semaine, des pièces poétiques reli­gieuses qu'il mettait en musique et qu'il chantait au cours des soirées de bakkachot dans les diverses synagogues qui, à Casablanca dans ces années 1960, lui ont servi de lieux d'accueil.

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 Il arrivait aussi que ces pièces fussent du domaine appelé matrouz, c'est-à-dire tricoté, et où les langues – hébreu et arabe – s'alternent et s'entrecroisent, l'hébreu rimant avec l'arabe ou l'inverse.

Mais un élément dans la biographie de ce poète d'ex­ception ne manquait pas d'étonner : où donc cet homme simple, qui gagnait sa vie dignement mais avec difficulté, avait-il eu le loisir d'acquérir une connaissance aussi pointilleuse de la grammaire hébraïque à ses différentes épo­ques ?

Comment était-il arrivé, dans ce pays où il n'y avait plus de grand grammairien juif depuis l'époque d'or espa­gnole, à jongler avec les règles et les exceptions au point de mener des discussions redoutables, citant des textes à l'appui de ses thèses, avec des maîtres qui avaient pour métier de l'enseigner ? Mystère !

Il avait tout au long de sa vie donné au chant (classique et populaire) des juifs marocains ses lettres de noblesse. Il était devenu, malgré une humilité jamais feinte, l'homme que tous cherchaient à imiter.

 Quand il était annoncé quelque part, les salles les plus vastes devenaient soudain étroites, incapables de contenir les centaines d'amateurs et de fidèles.

Quand les temps au Maroc devinrent incertains, l'homme – comme une grande partie de sa communauté – prit sa famille et mit ses pas dans ceux de tous ses fidèles. Direc­tion : Israël.

 Ce n'était pas uniquement parce qu'il crai­gnait, pour lui et pour ses enfants, les lendemains marocains. C'était surtout parce que, comme le prince des poètes Yehouda Halévy en son temps, il sentait, depuis tou­jours, son cœur irrésistiblement arrimé à l'Orient.

 Toutes ses productions poétiques – celles qu'il écrivait comme celles qu'il se contentait d'interpréter avec un sentiment de vénération filiale – disaient la nostalgie de Jérusalem et dela Terrede sa mémoire. Telle était l'époque et tels étaient les souffles du siècle.

Arrivé en Israël, il lui a fallu faire flèche de tout bois pour se refaire une petite place au soleil. Mais les jours de l'homme sont comptés. David Bouzaglo, poète, chanteur, rabbin, homme de culture, mourut en Israël où il repose désormais.

Mort, il est aujourd'hui plus grand que lorsqu'il était vivant. Qui était l'homme et quel était son secret ? Quelle était sa passion et de quoi était faite sa poésie ? Qu'est-ce qui l'a conduit à devenir, sans jamais l'avoir véritablement cherché, un modèle et une référence ? Et que nous disent aujourd'hui ses écrits, ses poèmes et ses chants, mais aussi ceux qui furent ses fidèles ou ses disciples ?

Voici ces pages qui, après enquête en France, en Israël et au Maroc – auprès des membres de sa famille et de ses disciples – cherchent à reconstituer, autant que possible, les différentes étapes d'une vie et d'une carrière.

 Elles veulent rendre l'hommage qu'il mérite à l'un des hommes qui ont exprimé, avec le plus de vérité et de poésie, l'ori­ginalité de ce judaïsme né à l'extrême occident du monde arabo-musulman. Il a été donné à ce musicien et poète d'être un « passeur de grâces ».

Il est, dans l'ordre de la chronologie, le dernier poète qu'ait eu le judaïsme maro­cain : dans la brève littérature poétique, relativement inconnue, de cette communauté, on ne connaît sans doute rien de plus juste (dans la forme) et de plus touchant (dans le fond) que l'œuvre de David Bouzaglo.

Jamais peut-être la douleur et l'espérance, la fragilité et la permanence, les rêves et les épreuves des juifs de cette partie de l'Afrique n'avaient trouvé une expression plus forte, plus belle et plus universelle.

Chapitre II La confrérie des gardiens de l'aube

Une coutume ancestrale ou une obligation religieuse ? Ces veillées marocaines du jour du shabbat obéiraient- elles à une règle de halakha (la loi normative) ou ne constituent-elles, en somme, qu'une antique initiative locale prise par des rabbins pieux voilà quelques siècles et qui a perduré à travers les âges ? À quelle nécessité répond-elle et quelle évolution a-t-elle connue ? Et d'abord, où est-elle née précisément ? Dans quelles circonstances historiques ?

Ce qui, dans cette tradition, appartient d'une certaine façon à l'histoire, c'est le fait que les juifs d'origine séfa­rade organisent, depuis toujours, aux petites heures de la naissance du jour, une cérémonie matinale liturgique appelée slihot (supplications).

 A la différence de leurs coreligionnaires de tradition ashkénaze qui ne commen­cent ces veillées qu'une semaine seulement avant la célé­bration de Roch Hachana, les séfarades, eux, observent cette tradition depuis le début du mois hébraïque d'Eloul, soit presque un mois avant.

 Des dizaines de milliers de poèmes ont été écrits, à travers les âges dans les diffé­rentes diasporas, spécialement pour ces veillées. La plus grande partie de cette production poétique s'est malheu­reusement perdue à jamais.

 Elle est aujourd'hui oubliée. Cependant, certaines de ces œuvres poétiques ont eu la chance d'être sauvées de l'oubli. Et elles sont entrées dans le patrimoine liturgique de telle ou telle communauté.

 Elles sont récitées lors de ces séances de requêtes et de supplications et elles font toutes, chez les uns et chez les autres, référence à la nécessité pour l'homme d'éveiller sa conscience, de faire son examen.

 Il doit, en un mot, cesser de dormir. Il doit aussi se rappeler, dit rabbi Amnon de Minz (dans un texte écrit juste avant de mourir, Oune- tanné Tokef, et qui deviendra essentiel dans la liturgie des juifs ashkénazes), que l'homme n'est que poussière et qu'il retournera à la poussière.

Par ailleurs, la formule qui traverse de part en part ces poèmes liturgiques et qui en est devenue une sorte de leitmotiv ou de refrain, est celle- là même qu'utilise le prophète biblique Jonas : Endormi, réveille-toi !

 Face à l'homme qui a pris l'habitude de se couvrir les yeux et qui ne veut pas voir que les tempêtes et autres tsunamis approchent, Jonas s'écrie : Fils de l'homme, qu 'as-tu à continuer ainsi à dormir ? Lève-toi et prie ton Dieu ! (Jon 1,6).

Dans la liturgie de ces veillées, le poète compare la vie quotidienne à un sommeil des plus profonds (tardéma). Nous ne penserions tout au long de l'année que carrière, gains, argent, profit, gloire, succès et honneurs. L'homme se contenterait de l'ici et maintenant.

 Il ne court, affirme péremptoirement le poète, qu'après des choses dérisoires, sans intérêt, et ne s'occupe guère de son véritable destin. « Et c'est maintenant, en cette première aube où vos yeux sont encore pleins de sommeil, qu'il vous faut, ajoute le poète, revenir vers votre être profond. Avant que ne pas­sent les jours. »

Cette idée de l'homme qui risque de passer sa vie entière dans l'oubli de soi, on la retrouve dans la plupart des écrits de la mystique juive. Mais il n'est pas jusqu'au plus grand philosophe rationaliste juif, Maïmonide, qui ne considère que la sonnerie elle-même du chofar, à Roch Hachana, le jour de l'an, n'a pour signification ou pour vocation que de « réveiller le dormeur de son sommeil ».

Les veilleurs de l'aube-V.Malka

 Par ailleurs, un professeur de l'université hébraïque de Jérusalem, Chalom Rosenberg, considère que le thème de l'endormissement constitue une des questions majeures de la philosophie d'Emmanuel Levinas. 

Les origines de cette tradition de la veillée des bakkachot remonteraient, selon nombre de chercheurs, au xvie siècle. Tout commence dans les officines, les académies et les maisons d'étude qui, à Safed, une des quatre villes dites saintes d'Israël, mettent au point et dévelop­pent, sous la direction des grands maîtres de la tradition ésotérique, les principes essentiels dela Kabbale.

 À cette Kabbale, ils donnent désormais, dans cette ville et en ce xvie siècle (mais aussi à Tibériade, l'autre ville sainte), un souffle novateur et une direction nouvelle. La science du secret (Hokhmat ha-sod) n'est plus, comme à l'époque de Moïse de Léon en Espagne, l'apanage et la prérogative de certains milieux élitistes et des lettrés appartenant à l'aristocratie du savoir.

 Il ne s'agit plus, comme c'était le cas jusqu'alors, d'une Kabbale spéculative, théosophique et philosophique, scrutant les structures des cieux et ne s'intéressant qu'à la recherche de la connaissance de Dieu.

 Elle se veut désormais un mouvement relativement popu­laire, ayant des résonances pratiques et cherchant à s'in­carner dans la vie quotidienne du peuple et à influer jour après jour sur les décisions du ciel.

Ces maîtres de la tradi­tion, sous la direction d'Isaac Louria et de Moïse Cordovéro, veulent mettre leurs idées à la portée des simples fidèles. Ils veulent, en vérité, quela Kabbaledevienne l'affaire de tous parce qu'elle évoque la libération du peuple, l'arrivée du messie libérateur, la fin de l'oppression et de l'exil.

 Ils développent – en même temps que des cérémonies, des usages, des formules et des rites parfois proches de la magie, et dont certains perdurent encore – mille et un concepts qui, peu à peu, vont s'exporter dans les communautés juives du pourtour méditerranéen, les inonder, leur insuffler de la ferveur spirituelle et religieuse et les fasciner dans une certaine mesure.

 Les textes des disciples de Louria parlent concrètement au cœur des petites gens que guettent souvent la déprime, le désen­chantement et le désespoir.

Dans l'excellent ouvrage qu'il consacre à la Kabbale, vie mystique et magie, Haïm Zafrani écrit notamment :

Tout entière dédiée à la communion d'Israël et de son Dieu (il s'agit, à proprement parler, d'attachement, d'adhé­sion), à leur amour réciproque, « à l'amante appuyée sur son Bien-Aimé » qui la console et la réconforte, cette poésie s'adressait au peuple, à la masse des croyants, par son fond qui faisait écho à ses sentiments et exprimait ses aspirations, par sa forme […] qui s'adaptait facilement au chant et aux mélodies familières '.

Les textes venus de Safed et de Tibériade mettent en évidence – ainsi que le feront plus tard, inspirés par le Baal Shem Tov, les maîtres du hassidisme – l'importance du chant et de la prière. Ils parviennent à convaincre les juifs de ce que les portes du ciel s'ouvrent devant ceux qui chantent les psaumes, le Zohar et les poèmes religieux, les piyoutim.

 Ajoutons que la tradition juive soulignera l'importance du chant dans les relations de l'homme avec le ciel. Ainsi, les sages considèrent qu'Adam a été le pre­mier homme qui ait chanté la gloire de Dieu. Un texte de légende dira que sans les chants que les hommes adressent au ciel jour après jour, Dieu n'aurait guère pris l'initiative de créer le monde.

Un des maîtres de la tradition ésotérique, disciple d'Isaac Louria, est Salomon ben Moshé Halévi Alqabets. Poète et kabbaliste du xvie siècle, il vit à Salonique, puis à Safed où il meurt en 1580. Alqabets compose un poème liturgique de facture résolument kabbalistique pour la cérémonie d'accueil du shabbat.

Ce chant-poème Lekha Dodi (Allons mon bien-aimé au devant de la Fiancée) deviendra très vite populaire et fera partie intégrante, depuis lors et jusqu'à nos jours, de la liturgie et de l'office du vendredi soir, que cette liturgie appartienne aux juifs séfarades ou à ceux de l'aire culturelle ashkénaze.

L'un de ces concepts mis abondamment en avant par Louria et ses disciples est, entre autres, l'importance que revêtent la prière et l'étude quand l'une et l'autre sont conduites lors de la relève de l'aube, avant même la levée du jour.

 Cette tradition, une fois établie dans ce haut lieu dela Kabbalepratique, s'adaptera fatalement aux aléas de l'époque et aux circonstances culturelles et sociales des différents pays. A chaque communauté juive ses traditions et ses spécificités.

Chacune cherchera à donner à la tradi­tion de ces veillées une tonalité et une couleur locales. Dans chacun des pays où cette tradition s'installera, les poètes locaux composeront des œuvres liturgiques en rap­port avec leurs rêves, leurs conditions de vie, leurs dou­leurs et leurs espérances.

 Chaque communauté y laissera tout naturellement son empreinte. Plus tard, les chercheurs trouveront les échos épars, des bris de mémoire ou des vestiges de ces traditions notamment en Syrie, en Grèce, dans l'ancienne Yougoslavie, en Turquie, en Italie, en Tunisie, en Algérie et au Maroc.

Il faut ajouter que le concept de bakkacha (singulier de bakkachot) figure déjà notamment chez ceux des poètes juifs qui ont donné au Moyen Âge espagnol le prestige et la noblesse qui furent les siens.

On trouve ainsi ce concept singulièrement chez Saadia Gaon (1021-1141), chez Abra­ham Ibn Ezra (1092-1167), mais aussi chez Yehouda Halévy (1067-1141). Pour l'Espagne de cette époque, le genre est relativement nouveau.

 Mais il s'agit toujours de poèmes liturgiques à dominante religieuse. Une seule exigence absolue : Dieu. On y exprime confession de ses fautes, regret et demande de pardon. Il arrive aussi cepen­dant, comme chez Salomon Ibn Gabirol, que le poète se laisse aller à de sublimes considérations philosophiques, théologiques et même métaphysiques.

Les associations ou confréries qui, dans ces différents pays, prendront l'initiative et la responsabilité de l'organi­sation de ces veillées, utiliseront les unes et les autres, sous une forme ou une autre, une appellation contrôlée faisant référence au nom du roi David.

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 Ici, on l'appellera « la confrérie du chantre d'Israël » ; là, « la confrérie des gardiens de l'aube » et ailleurs « la confrérie du roi David ». Pourquoi ces dénominations ? D'une part, parce que c'est de la généalogie de David que sortira, selon des récits bibliques, le roi-messie 

 D'autre part, le père du roi Salomon est perçu dans la tradition religieuse et historique d'Israël, dans sa mémoire même, comme étant un roi poète ou un roi musicien (ou les deux à la fois). 

Ainsi, au musée de Beersheva au sud d'Israël, on peut voir aujour­d'hui une image représentant le roi David, couronné, jouant de la lyre. Et cette image constitue le motif central d'une mosaïque ornant le pavement de la salle de prière d'une synagogue datant du début du vie siècle. 

Il y a aussi, ici et là, des confréries que l'on nommera en mémoire du prophète biblique Ézéchiel. N'est-il pas, lui plus qu'un autre, l'annonciateur de la résurrection des « ossements desséchés », de la renaissance du peuple et de la restauration du Temple de Jérusalem ? 

Les membres de cette confrérie ont par ailleurs la particularité d'avoir adopté pour principe d'étudier chaque semaine, en communauté, un chapitre du Zohar (le livre de la splen­deur, la principale œuvre dela Kabbale). 

Aussi bien, depuis lors et jusqu'à nos jours dans toutes les diasporas d'Israël, du nord au sud et d'est en ouest, quand on veut, dans les milieux traditionalistes, saluer notamment à la synagogue les promesses d'un chantre, dire sa gloire ou, plus simplement, lui faire compli­ment de sa voix, parle-t-on de lui comme d'un disciple et d'un continuateur du roi David, « le chantre des psaumes d'Israël » (Né'im zmirot Israël). 

La tradition des bakkachot va se développer très vite dans les communautés juives du Maroc grâce aux rabbins- voyageurs venus de Terre sainte dans le pays. Les premières communautés à adopter avec enthousiasme ces tra­ditions sont, dit-on, celles de Tétouan, au nord du pays.

Chapitre II La confrérie des gardiens de l'aube

 La judaïcité locale y est en effet – notent les historiens – relativement importante aux xvne et xviue siècles. La ville est, pour des raisons géographiques, une ville-halte. C'est la première étape marocaine de ces rabbins, lettrés et quê­teurs, venus par voie de mer de la lointaine Palestine.

De plus, c'est là, à Tétouan (dans cette ville que l'on nom­mera, plus tard, la petite Jérusalem), que la musique andalouse, en partie importée dans les bagages des musul­mans exilés d'Espagne (et qui accompagnera désormais régulièrement ces soirées de poésie liturgique, ainsi qu'on le verra plus loin), va connaître un développement consi­dérable.

 C'est dans cette ville notamment que se consti­tuera – acte véritablement novateur, salué comme tel par tous, juifs et musulmans – la première anthologie de ce type de musique. Un musicien y réunira les compositions poétiques classiques et néoclassiques d'usage courant.

 Cette anthologie portera tout naturellement le nom de ce musicien qui, le premier, en a conçu le projet : ( Moham­med ben El-Houssayn ) Al Haïk. On parlera à partir de là de l'Al-Haïk comme d'un Larousse ou d'un Robert – avant la lettre – de la musique venue d'Al Andalous.

 Elle constituera une véritable bible de l'amateur de ce type de musique. Un historien note que les amateurs et initiés juifs vont recopier un grand nombre de ces textes en lettres hébraïques – à défaut de connaître l'écriture arabe – et les garder jalousement.

C'est à partir de là, dans le nord du pays, que cette tradition de ces veillées poétiques va prendre son envol. Les premiers poèmes liturgiques qui y seront chantés sont écrits sur des feuilles éparses, des manuscrits souvent fournis, dans un premier temps, par les poètes eux-mêmes, et où les coquilles et les erreurs – répétées par les diffé­rents copistes – sont nombreuses.

 Peu à peu, la tradition va s'étendre et se délocaliser. Partout, on veut imiter ce qui a été entrepris avec succès dans la capitale du Nord. À la fin du xvme siècle, le centre de cette activité poétique, liturgique et musicale, se déplace vers le sud, essentiellement vers deux autres métropoles du pays, Mogador (aujourd'hui Essaouira) et Marrakech. Chacune de ces deux villes apportera, plus tard, à la tradition de ces veil­lées un style particulier et une tonalité spécifique.

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Chapitre II La confrérie des gardiens de l'aube

Dans la première de ces deux villes notamment, la situa­tion des juifs est alors plus que satisfaisante. La bonne volonté des autorités chérifiennes à l'égard de la population juive est alors manifeste.

 Elle jouit de la bienveillance et de la sollicitude de tous. Le port est fondé en 1766 par le sultan Mohammed Abdallah, lequel souhaite ainsi fortifier, développer et diversifier l'économie du sud du pays, qui en a bien besoin. Et quoi de mieux, pour ce faire – pense- t'il – que d'encourager des familles juives de Tétouan à venir s'installer dans la ville, quitte à leur accorder d'abondance une protection spéciale, des droits commerciaux prioritaires et un statut préférentiel ?

 Que certains parmi ses sujets musulmans fassent alors mine de s'en plaindre ou qu'ils trouvent excessives ces différentes dispositions et ces « discriminations positives », comme on dirait aujourd'hui, le sultan n'en a cure. Il est convaincu de bien œuvrer dans l'intérêt général de la ville.

Le fait est que les historiens de Mogador notent à l'unisson que la contribution des juifs au développement culturel de la ville est alors considérable, spécialement dans le domaine de l'artisanat et des arts.

Cela durera jus­qu'en 1930. C'est à Mogador – où vivent donc nombre de familles juives de la tradition des megorachim, les expulsés des régions du sud du continent ibérique – que vont paraître pour la première fois et pour répondre à une demande expresse du public, des recueils de poètes juifs locaux, mais aussi des anthologies réunissant des produc­tions poétiques de l'âge d'or espagnol.

 Il faut rappeler qu'après l'expulsion des juifs d'Espagne en 1492, nombre de poètes espagnols et portugais trouveront refuge notam­ment à Mogador. Ils continueront d'y écrire. Ces poètes, chez qui on repère encore les traumatismes historiques et les blessures de l'expulsion, perpétuent au Maroc tout naturellement les traditions de la poésie des ancêtres séfarades.

Le premier recueil édité dans la ville porte le titre sym­bolique – emprunté au prophète Zacharie 2, 14 – de Ronni Vésimhi  (Exulte et réjouis-toi, fille de Sion ). Le second est une anthologie qui connaîtra, plus tard, un destin exceptionnel : Chir Yedidout, dont on racontera plus loin, parce qu'elle le mérite, l'histoire et les différentes péripéties. Les deux recueils étant imprimés par des ouvriers qui ne connaissaient pas l'hébreu, on y relèvera là encore, bien plus tard, des centaines d'erreurs.

Chapitre III Poètes de l'espérance

Mais qui sont ces poètes marocains dont les œuvres constituent, depuis des lustres, la matière première et l'es­sence de ces veillées du petit matin du shabbat ? De quelle esthétique, de quelle tradition poétique se réclament-ils ?

Qu'ont-ils à dire et à qui – à quel public – en premier lieu s'adressent-ils ? Comment et surtout de quoi vivent-ils ? Ont-ils un quelconque message, social ou religieux, à transmettre, une opinion à défendre, un patrimoine à sau­vegarder ?

Ou bien se contentent-ils de faire de « l'art pour l'art », ainsi que leurs confrères l'ont fait de toute éternité et continuent de le faire sous d'autres cieux ? Quel rapport entretiennent-ils avec le pays, avec le peuple et avec la société au sein desquels ils vivent ?

 À quel type de langue hébraïque ont-ils recours dans leurs écrits, eux dont l'hébreu n'est pas l'idiome de tous les jours mais seulement celui de la prière, de la communication avec le ciel et de ce qu'ils nomment les « choses saintes » ?

Ont- ils, en matière d'art poétique, des règles, des modèles, des porte-drapeaux ou des porte-parole ? Et d'abord, où trou­vent-ils l'essentiel de leur inspiration ? Quelles œuvres ou quels documents nous ont-ils légués ?

 Les compositions littéraires qu'ils produisent sont-elles destinées exclusi­vement aux prières à la synagogue ou bien ont-elles un semblant de vie en dehors de la sphere religieuse et communautaire ?

C'est au lendemain de l'exil des juifs d'Espagne, en 1492, que la poésie – en même temps que bien d'autres arts – va se répandre, se développer et prendre son élan dans les grandes métropoles où vivent des juifs marocains.

Cela signifïe-t-il qu'avant cette date, il n'y ait pas eu, au sein des judaïcités locales, trace de poèmes et de poésie ? Évidemment non ! Ne serait-ce que parce que là où vivent des femmes et des hommes, là où l'on trouve un sentiment d'exil, de la solitude, de la douleur, de l'humiliation et de la souffrance, il y a un besoin de parler, éventuellement de crier ou de pleurer.

 La voix des poètes se fait toujours entendre, même si c'est à bas bruit et sur le mode mezzo voce. La vie de tous les jours n'est-elle pas plus belle avec un peu de poésie ? « L'homme de la rue a besoin de poètes », écrit Régis Debray.

Des chercheurs (au premier rang desquels il faut natu­rellement citer Haïm Zafrani) ont découvert des poètes juifs vivant au Maroc déjà au xe siècle. Le premier de ces poètes semble être Saadia Ibn Danan, lequel a grandi à Grenade et s'est, plus tard, établi à Fès.

 Abraham Ibn Zimra, quant à lui, était un expert de la poésie arabe. Il faut également citer des poètes tels que Dounash ben Labrat, né à Fès en 920 et dont le poème consacré au shabbat Deror Yikra a fait le tour du monde juif, toutes tra­ditions liturgiques confondues, ou encore Israël Hamaaravi (appelé Israël le Juge), Yehouda Sigilmassi (milieu du xive siècle), et surtout Yehouda Ibn Abbas (xne siècle) dont aujourd'hui encore tous les juifs d'origine marocaine connaissent le long poème Eth Chaaré Ratzon, chanté en public, en grande solennité, devant l'Arche contenant les rouleaux dela Loi, grande ouverte, au cours des journées de Roch Hachana et de Kippour.

Mais jusqu'à cette date, il s'agit sans doute essentielle­ment de poètes qui, dans l'isolement social et culturel qui est le leur, n'ont pas connu le vent du large. Ils ne connais­sent que l'histoire de leurs ancêtres – et encore ! – ins­tallés dans le pays avant même l'apparition de l'islam.

 Ils n'ont pour horizon que les problèmes quotidiens qu'ils rencontrent pour éviter la misère à leurs familles. Et aussi ceux que leur pose, à eux qui, face aux pouvoirs, ne sont au plan politique que des dhimmis (des protégés), la vie dans une société arabe et musulmane.

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On l'a parfois comparé à Ray Charles, en ver­sion orientale. Non seulement parce qu'il était aveugle mais aussi parce qu'il avait une voix qui réveillait les cœurs. Le rabbin David Bouzaglo (1903-1975) a été et continue d'être pour tous les juifs marocains, qu'ils soient installés en France, au Québec, en Israël ou au Maroc, un modèle et une référence. Poète, rabbin et chantre, il a dirigé durant des décennies, la tra­ditionnelle cérémonie dite des bakkachot (supplications) au cours. de laquelle les juifs d'Orient et singulière­ment ceux de l'Empire chérifien se réveillent avant l'aube pour chanter dans leurs syna­gogues des textes et des poèmes religieux sur des airs de musique andalouse.

 Ils ont, certes, un lien avec le passé au-delà des mers. Mais ils ne connais­sent pas toujours – ou alors très peu et imparfaitement – ce qui s'écrit ailleurs. Ils savent, pour avoir rencontré des poètes juifs venus d'Andalousie, que les maîtres de la poé­sie espagnole évoluent dans le même climat religieux et la même aire culturelle qu'eux-mêmes.

 Nombre de ces poètes espagnols, expulsés du sud du pays en 1391, se sont installés, entre autres, à la frontière entre le Maroc et l'Algérie, dans la région de Debdou où ils ont donné au fleuve traversant la cité le nom de leur ancienne ville- patrie : Ichbilya (Séville).

Dounash Ibn Labrat était poète et grammairien (920-990). On dit qu'il fut le petit-fils de Saadia Gaon. Son poème Deror Yikra a été adopté par toutes les communautés juives

Il faut ajouter qu'un grand nombre d'œuvres composées avant cette date de 1492 – essentielle à bien des égards pour l'histoire et l'évolution du judaïsme de ce pays – ont disparu dans les tempêtes politiques et dans les razzias épisodiques contre les ghettos juifs (les mellahs).

 Parfois – dans le meilleur des cas -, elles reposent encore avec des milliers d'autres composées plus près de nous, manuscrits inconnus et non déchiffrés, en grande partie dans de vieilles bibliothèques privées ou dans des archives oubliées aux quatre coins de l'univers et que nul aujourd'hui ne songe à consulter.

Quand les œuvres des poètes juifs espagnols, ceux du moins qui ont marqué l'âge d'or notamment, entrent dans le pays en même temps que les exilés, elles sont accueil­lies avec admiration et enthousiasme.

On découvre – ou on redécouvre – avec délectation la poésie aristocratique et douloureuse du poète-philosophe Salomon Ibn Gabirol, orphelin très tôt de père et de mère. On pleure d'abon­dance avec Yehouda Halévy, ses élégies et ses Sionides.

 On sourit en se répétant les mots d'esprit amers et désa­busés que profère sur lui-même Abraham Ibn Ezra et l'on se prend à espérer en des temps messianiques avec le rabbin-poète Israël Najara.

Les lettrés locaux, rabbins et kabbalistes ou maîtres de la mystique, ne songent plus désormais, quand ils pren­nent leurs plumes, qu'à s'inspirer de ces poèmes et, si possible, à les imiter. On les retranscrit et on se les trans­met avec ferveur. On les apprend par cœur. On se les offre de foyer en foyer comme on ne sait quels objets précieux.

Abraham Ibn Ezra (1092-1167). Il fut poursuivi toute sa vie par la pauvreté et le malheur. C'est à lui que l'on doit ces vers tragi- comiques :

« Si je faisais le commerce des bougies Le soleil ne se coucherait pas Si je vendais des linceuls Personne, jamais, ne mourrait. »

Et la synagogue marocaine, à Fès et à Tétouan, à Mogador et à Marrakech, n'est évidemment pas la dernière à les adopter et à les intégrer avec jubilation dans ses diffé­rentes cérémonies religieuses ou familiales.

 Il arrive même qu'on consacre au traumatisme des juifs exilés d'Andalou­sie des poèmes-élégies aujourd'hui populaires. Depuis lors et jusqu'à nos jours, ces œuvres espagnoles consti­tuent des textes essentiels – des pièces maîtresses – dans la liturgie marocaine des grandes fetes juives, et spéciale­ment au cours des « célébrations du mois de Tichri ».

 Et on ne manquera pas à la vérité en écrivant que ce sont d'abord ces textes qui donnent à des solennités religieuses comme Roch Hachana et Kippour leur véritable dimen­sion métaphysique et leur profonde signification.

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Et qui peut réellement imaginer aujourd'hui l'office de commémoration de la destruction des temples de Jérusa­lem à Ticha Béav – le neuvième jour du mois hébraïque de Av – sans qu'y soient récitéeרבי דוד בוזגלוs (pleurées, devrait-on dire) l'élégie du poète-kabbaliste Israël Najara (À cause de mon sanctuaire, ma douleur est comme un serpent qui mord, à cause de la dévastation de Sion, je demeure dans la nuit), ou encore celle de Salomon Ibn Gabirol (A terre a été rabaissé mon orgueil, mon honneur a été avili), ou enfin celle de Yehouda Halévy (Il me plaît de chanter des élé­gies et des lamentations, au lieu de jouer de la flûte ou du luth).

[1] Voici un extrait d'une élégie composée par un poète juif du Maroc à propos des douleurs des juifs exilés d'Espagne. Cette élégie écrite sous forme de poème fait partie chez les juifs du Maroc du rituel spécifique aux cérémonies commémoratives de la journée de deuil de Ticha Béav :

« Exilés d'Espagne, de tout votre cœur, bénissez "le Nom de votre Dieu ! Où sont donc les sages et leur majesté, les maîtres et leur enseignement ? Ils sont aujourd'hui jetés sur des terres étrangères. Vos communautés ne sont plus que désolation. Pleurez tristement, les cœurs affligés sur les jeunes qui ont étudié la Torah et qui ont abjuré. Versez vos larmes en abondance car vous avez vu des vierges belles qui attendaient le mariage, la joie et l'allégresse, et qui ont été violées par des barbares. Ils ont violé la nudité de vos filles : les honorables filles d'Israël.

Les femmes mariées étaient sans défense, nues, livrées à un ennemi souillé.

Mes frères, à cause de cela votre douleur est plus lourde.

Qui a jamais entendu de telles choses ? Qui en a jamais vues ? La puissante communauté d'Israël livrée aux mains de sa servante. On vous a traités d'impurs.

Mes frères, mes amis, gardez espérance en le Dieu suprême.. Car du ciel il annoncera la paix. Raffermissez votre cœur ! »

Un point, en particulier, constitue un dénominateur commun entre les productions poétiques des uns et des autres : on n'y fabrique pas de l'imaginaire. Et on ne vise pas à l'originalité. La création littéraire des uns et des autres fait une large place à la tradition religieuse. On y exprime foi et dévotion, respect et attachement, repentir et contrition. Chez les uns et chez les autres, la poésie se confond totalement avec l'expérience religieuse. On se nourrit presque exclusivement à la spiritualité venue du récit biblique et du Midrash. C'est une poésie sacrée, synagogale. Elle deviendra plus tard métaphysique ou kabbalistique. On écrit des poèmes pour se rattacher à une tradition et à une histoire.

Pour rapatrier ou sauvegarder une mémoire aussi. Mais il arrive parfois que le poète, écrasé par la pauvreté, au bord de la précarité et de la misère, écrive des vers dans le but de recevoir de tel ou tel riche mécène juif quelques pièces de monnaie. Comme cela fut le cas, en Espagne, de Moshé Ibn Ezra, qui en convient ouvertement, sans avoir le moins du monde le sentiment de se livrer à la mendicité. Après tout, la poésie est nécessaire, elle a une fonction populaire. Elle permet le rêve. Elle est chant de célébration. Elle réchauffe par­tout les esprits et les cœurs. Comme les psaumes du roi David, elle alimente et insuffle l'espérance. Elle ne nourrit jamais son homme, chacun le sait. Quoi de plus naturel alors que des hommes d'argent viennent en aide à ceux qui déclarent en faire peu ou prou profession ?

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On l'a parfois comparé à Ray Charles, en ver­sion orientale. Non seulement parce qu'il était aveugle mais aussi parce qu'il avait une voix qui réveillait les cœurs. Le rabbin David Bouzaglo (1903-1975) a été et continue d'être pour tous les juifs marocains, qu'ils soieרבי דוד בוזגלוnt installés en France, au Québec, en Israël ou au Maroc, un modèle et une référence

C'est toujours la Bible et ses récits (ou ses légendes) qui imposent au poète leurs styles et leurs tonalités. Les poètes ne se gênent d'ailleurs pas pour intégrer à leurs vers, au gré des circonstances, des versets bibliques, des contes populaires ou des formules talmudiques en entier. Plagiat ? Sûrement pas. Pour parler d’emprunts de cette nature, il faudrait encore que ces poètes signent clairement et en toutes lettres de leurs noms leurs écrits. Or, dans la pratique, ce n'est que très rarement le cas. Le plus sou­vent, il faut reconstituer leur identité – sans que l'on y parvienne toujours – en décryptant et en déchiffrant un acrostiche. Isaac ben Abraham, David ben Salomon. Ou bien encore Moi, Jacob, Moi, Yossef ou Moi, Abraham le Jeune (sous entendu : jeune en connaissances). Jamais ou très rarement de nom patronymique. Parfois encore le poème est composé de strophes commençant, dans l'ordre, par les lettres de l'alphabet hébraïque.

Il y a plagiat quand un écrivain cherche à détourner en s à faveur personnelle une gloire et des mérites qui ne sont pas les siens. Il y a plagiat quand l'auteur cherche à se vêtir de vêtements confectionnés par d'autres. Or, ce que veulent, dans leur grande majorité, ces poètes – gardiens de la parole -, c'est prolonger une tradition, insister sur les mérites des anciens, mettre en évidence tel enseignement, rappeler l'importance de tel texte ou de telle interdiction riblique, souligner une dimension éthique, évoquer à l'oc­casion d'une circonstance précise telle légende ancienne transmise de génération en génération, ou encore proposer un commentaire personnel sur tel traité ou tel célèbre épi­sode de la littérature talmudique.

Ces poètes sont tous de l'avis que développera, des décennies plus tard, en 1966, le Prix Nobel de littérature, – Israélien Chmouël Yossef Agnon en écrivant :

Dans un poème en langue étrangère, une séquence de trois ou quatre mots est qualifiée de plagiat. Il en va autrement en hébreu. Quiconque multiplie les citations d'énoncés connus, mérite des louanges, car l'hébreu n'était pas une langue parlée et toutes ses richesses sont investies dans les livres. Quiconque prend une chose au texte d'un livre pour la mettre dans le sien, lui donne nécessairement une vie nouvelle, fécondante et enrichis­sante, tout en lui conservant son image et sa ressem­blance

Ils ont conscience d'appartenir tous, spirituellement en tout cas, à l'âge d'or andalou. Comme leurs collègues espagnols, ils se veulent veilleurs de braise. Ils ne se considèrent que comme des relais qui, dans leur poésie, veulent conserver et transmettre de père en fils des bribes de mémoire. Ce faisant, ils ne font qu'obéir au comman­dement suprême : Véhigadta lévinkha, « Tu raconteras à ton fils… » Et c'est dans la mémoire collective du peuple qu'ils vont puiser leurs thèmes. C'est là, essentiellement, qu'ils cherchent leur inspiration. C'est dans les sources traditionnelles de la pensée juive qu'ils trouvent leur véri­table ancrage, leurs références et leurs repères.

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רבי דוד בוזגלו 

On l'a parfois comparé à Ray Charles, en ver­sion orientale. Non seulement parce qu'il était aveugle mais aussi parce qu'il avait une voix qui réveillait les cœurs. Le rabbin David Bouzaglo (1903-1975) a été et continue d'être pour tous les juifs marocains, qu'ils soient installés en France, au Québec, en Israël ou au Maroc, un modèle et une référence. Poète, rabbin et chantre, il a dirigé durant des décennies, la tra­ditionnelle cérémonie dite des bakkachot (supplications) au cours. de laquelle les juifs d'Orient et singulière­ment ceux de l'Empire chérifien se réveillent avant l'aube pour chanter dans leurs syna­gogues des textes et des poèmes religieux sur des airs de musique andalouse.

Le poète se veut d'abord porte-parole de sa commu­nauté. Ce sont les douleurs et les nostalgies, les rêves et les difficultés, les blessures et les désillusions, mais aussi, à l'occasion, les dérives et les dérapages de cette commu­nauté en terre d'islam et ses futurs incertains qu'il met en scène.

Ses thèmes ? L'exil, ses interrogations et ses douleurs, déclinées de mille et une façons. La nostalgie permanente de Sion et de Jérusalem. Le monde souvent hostile aux fils d'Israël. L'oubli que Dieu manifeste à l'égard de ses enfants aînés. Des commentaires et des méditations sur le texte biblique de la semaine. Des hymnes consacrés à des héros tels que Joseph, vice-roi d'Égypte. Des questions en débat comme le corps et l'âme, ou encore l'étude et la pratique. Les difficultés de la vie quotidienne face au manque et à la misère. Mais, par-dessus tout, l'espérance en la rédemption. Pas un poème, pas une élégie qui ne s'achève – exercice convenu et répétitif, « rêve infini » – par l'affirmation que la promesse des prophètes sera évidemment accomplie et que le fils de David finira par venir, même si, pour l'instant, il se fait longuement attendre. Et l'élégie elle-même (la kina) se transforme alors en chant de joie et en célébration.

La plupart de ces poètes sont d'abord des disciples des sages. Ils ont, depuis leur enfance, consacré leur vie à des études religieuses. Pour certains, ils ont même occupé de hautes charges rabbiniques ou bien des fonctions simi­laires. Ce sont – c'est bien le moins – des lettrés (Ici, on ne parle pas, ou pas encore, d'intellectuels). Leur hébreu n'a évidemment rien à voir avec celui de Bialik ou d'Amos Oz, ni avec celui enseigné plus tard dans les aca­démies en Israël. C'est encore lechone hakodèche, la langue du sacré. Mais il emprunte sa rhétorique et son génie à tout le passé historique et religieux d'Israël. Aux patriarches bibliques, aux prophètes, à Job, à l'Ecclésiaste et aux Psaumes. On y cite tantôt les maîtres de la Mishna et tantôt les sages du Talmud. On salue avec respect leurs mémoires. On y fait appel à toute la tradition du Midrash, parce que les couches populaires aiment à entendre (et à se répéter, le samedi en fin de journée, dans l'attente que trois étoiles s'allument dans le ciel) les légendes ou les contes de jadis. On se demandera, par exemple, pourquoi l'homme a été créé à la veille du shabbat. Pourquoi l'his­toire des hommes commence-t-elle par un meurtre ? Pourquoi Joseph, le vice-roi d'Égypte est-il appelé le Juste ? On a recours aux proverbes talmudiques même quand ils sont formulés en araméen et que leur signification échappe souvent aux simples fidèles. Il arrive naturelle­ment que les personnages que salue avec solennité le poète soient des rabbins « miraculeux » ou prétendus tels, nés dans le pays et dont tout le monde – population musul­mane naturellement comprise – a entendu célébrer .les actes exceptionnels, quand ce n'est pas la vie de person­nage divin.

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LES VEILLEURS DE L'AUBE – VICTOR MALKA

On l'a parfois comparé à Ray Charles, en ver­sion orientale. Non seulement parce qu'il était aveugle mais aussi parce qu'il avait une voix qui réveillait les cœurs. Le rabbin David Bouzaglo (1903-1975) a été et continue d'être pour tous les juifs marocains, qu'ils soient installés en France, au Québec, en Israël ou au Maroc, un modèle et une référence

Plus tard, les poètes juifs marocains, singulièrement dans le sud du pays, dans la région du Draa, intégreront à leurs œuvres des thèmes mystiques empruntés à la Kab­bale, ainsi qu'on leרבי דוד בוזגלו מבדיל על הכוס faisait dans l'Espagne andalouse, quand la poésie juive était à son apogée. La création poétique au sein de ce judaïsme est alors grandement influencée par les idées d'Isaac Louria et par les écoles ésotériques de Safed et de Tibériade. Le chercheur Moshé Idel, professeur à l'université hébraïque de Jérusalem, a établi avec d'autres que le premier kabbaliste marocain en Afrique du Nord a été Yehouda ben Nissim Ibn Malka, qui a vécu au cours de la deuxième moitié du xive siècle. Ceux des maîtres kabbalistes qui consacrent à leurs idées des livres les font précéder régulièrement par un poème de caractère ésotérique. C'est le cas de Yaakov Ifergan qui, dans son poème Je chante Dieu, joue avec les quatre lettres qui constituent le Tétragramme. Même quand on connaît l'hébreu, ces vers restent totalement incompréhen­sibles. Ils constituent une énigme que seuls peuvent résoudre ceux qui maîtrisent les secrets de la Kabbale.

Tous ces maîtres – Ifergan en premier – considèrent que l'étude de la Kabbale est essentielle : « L'homme doit étudier les secrets de la Kabbale et rechercher ses trésors.

C'est par cette étude que l'on parvient à la véritable connaissance de Dieu. L'homme n'est-il pas né en défini­tive pour cela ? » 

Pourquoi la Kabbale fait-elle une entrée si remarquée dans les œuvres des poètes juifs du Maroc ? Parce que, avec les idées de Louria, arrivent dans le pays des rêves messianiques et des espérances de rédemption et de libéra­tion. C'est que le Zohar – élevé, ici comme ailleurs, à la dignité de livre sacré – va y jouer un rôle considérable. Des confréries se forment à travers tout le pays pour l'étu­dier régulièrement. Des hommes en apprennent de larges extraits par cœur, même quand ils ne savent pas, en vérité, de quoi il retourne. Les poètes, entre autres, adhèrent aux idées venues de Safed et selon lesquelles le chant et la prière aident l'homme à surmonter les difficultés de la vie quotidienne. Ils ajoutent foi, ainsi qu'on l'a dit, à l'idée que les portes du ciel s'ouvrent plus facilement devant ceux qui chantent les psaumes. 

Comment naissent les légendes ? Qui le sait ? En tout cas, des rabbins raconteront, contre toute logique, à leurs ouailles que c'est ici – dans ces communautés juives de Todgha, dans le Haut Atlas marocain – que le livre de la Splendeur a été révélé au monde pour la première fois. A la suite de quel événement et dans quelles circonstances, le livre saint (le Zohar) serait-il donc apparu dans ces régions improbables  C'est un kabbaliste du Maroc, Abraham Azoulay, qui prétendra connaître la réponse à cette question. Selon lui, le Zohar était longtemps demeuré caché dans une grotte de la ville de Méron, dans les mon­tagnes de la Galilée supérieure :

Un Ismaélite le découvrit et le vendit à des marchands ambulants qui l'utilisaient pour empaqueter leurs épices. Quelques feuillets tombèrent entre les mains d'un rabbin venu du Maghreb ; il en rechercha et en rassembla les morceaux. Ce rabbin originaire d'une ville marocaine appelée Todgha, emporta le livre avec lui, dans son pays natal.

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