De la mutinerie au meurtre- Pogrom de Fes-tritel-P.B.Fenton


tritelDe la mutinerie au meurtre

De nombreux avertissements parvinrent aux Français sur une insurrection prête à éclater, au départ du sultan prévu pour le 17 avril. Dans Fès, toujours sous le coup de la signature du traité du 30 mars, la nouvelle du départ du souverain chérifien à Rabat, avait suscité une grande colère liée à la crainte d'un déclassement de la capitale et de la perte des privilèges de sa population .

Cette agitation et les rumeurs qui circulaient – sans doute à l'initiative même du Dâr al-Makhzan – selon lesquelles le sultan voulait quitter Fès pour échapper aux troubles qui ne manqueraient pas de se produire quand la signature du traité serait connu de tout le monde ou qu'il était tenu prisonnier par les Français, auraient-elles réellement échappé au général Moinier qui le 12 avril, quitta la ville pour la côte avec plupart des troupes françaises? Il laissait derrière lui, à peine 1 500 hommes, cantonnés au camp de Dâr al- Debibâgh, sous le commandement du général Brulard, à 3 km de la ville. Le nombre de troupes maures de l'infanterie et de la cavalerie de l'armée chérifienne, commandée par des instructeurs militaires français, s'élevait à environ 5 000 hommes. Il n'est pas impossible que cette «inconscience» apparente, procédait d'une tactique intentionnelle et que les autorités françaises savaient fort bien qu'un soulèvement populaire dont ils avaient peut-être mal estimé l'ampleur, était imminent. L'anarchie qui en résulterait ne pouvait que servir à démontrer la nécessité de l'instauration du protectorat.

Le 17 avril, jour présumé du départ du sultan accompagné par Regnault, pour Rabat, les tabors ou troupes chérifiennes de la kasba des Cherarda furent informées de l'entrée en vigueur immédiate de nouvelles mesures, décidées par la commission militaire, notamment l'introduction du port d'un havresac à la manière des troupes françaises. Or, le musulman marocain de l'intérieur n'avait pas coutume de porter des charges sur le dos, besogne traditionnellement réservée aux Juifs. De surcroît, du fait qu'ils devaient prendre désormais leurs repas à l'ordinaire, leur solde fut réduite en conséquence. Les askari-s en furent fort contrariés, car ils disposaient de moins d'argent à dépenser dans le quartier malfamé de Mawlây 'Abdallah.

Ces mesures étaient mal synchronisées; elles furent annoncées au milieu d'une journée où se produisit une éclipse solaire qui sema le malaise parmi une population déjà fort agitée. Les soldats du tabor s'en émurent, chahutèrent et injurièrent leur commandant français, déclarant qu'ils ne voulaient pas porter le barda' [bât de mulet] des bêtes de somme: «Nous ne sommes pas les soldats des Juifs, déclarèrent-ils, mais ceux du sultan». Les invectives dégénérèrent rapidement en mutinerie. Les instructeurs français furent massacrés avec une rare férocité par les askari-s qui, brandissant les têtes de leurs victimes sur des perches, se ruèrent hors de la kasba en proclamant la shahâda. Ils se répandirent en médina et, aux cris de: «il n'y a plus d'islam» ils exhortèrent la population au jihâd. Ils firent irruption dans le méchouar du palais impérial, sans qu'il soit clair si ce fut pour présenter leurs doléances au sultan ou pour le déposer. Mawlây al-Hâfid, dit-on, accepta de recevoir brièvement une délégation à laquelle il promit une solution. Insatisfaits par cette réponse, les soldats insurgés, soit 2 500 hommes – la moitié de l'armée chérifienne, se dispersèrent en ville aux cris de «Allah récompense les mujâhidîn».

Excitée par les appels stridents au jihâd lancés des minarets, la mutinerie se dégénéra rapidement en émeute populaire. Aux exhortations des imams se mêlèrent les yous-yous aigus poussés en chœur par les femmes qui, du haut des terrasses, dénudèrent leurs seins pour enflammer les insurgés, leur indiquant les fugitifs européens à abattre. Après avoir massacré dix-sept des instructeurs de la mission militaire, la foule se dirigea vers le Dôh («les Frondaisons»), quartier des consulats à Fès al-Bâli, assassinant dans leur course effrénée, tout Européen rencontré, s'acharnant sur leurs cadavres. Certains furent dévêtus, enduits de goudron et calcinés, d'autres décapités et jetés dans l'oued Fès. A l'Hôtel de France, ils criblèrent de balles le Père Fabié, un Franciscain espagnol ami des musulmans, mais, rencontrant un réduit de résistance de la part des autres Européens barricadés dans la pension, les émeutiers, alléchés par l'instinct de la rapine, se lancèrent à l'assaut du mellâh, dont les habitants plus vulnérables étaient perçus par eux comme les laquais des Français. Certains Juifs suipris en médina au moment du déclenchement de la mutinerie purent trouver asile auprès de négociants musulmans avec lesquels ils entretenaient des relations amicales; d'autres, comme le tangérois Abraham Bengio, agent de la société Braunschvig, furent cruellement abattus .

Au passage des mutins à Bû Jalûd, une foule de marginaux et de mécontents se joignit à eux. Parmi ces éléments turbulents se trouvaient de nombreux étudiants qui, malgré leur condition modeste, se considéraient comme les gardiens de la pure tradition musulmane. C'était sans doute quelques-uns parmi eux qui avaient propagé des commentaires tendancieux au moment de l'annonce du départ du sultan de la capitale. En outre, c'était à pareille époque qu'ils avaient coutume de fêter le carnaval dit du «sultan des tolba-s» qui célèbre l'assassinat du Juif Ibn Mash'al, mythe fondateur de la dynastie alaouite. M. Kenbib suppose avec raison, que cette fête put inspirer aux plus politisés d'entre eux l'infléchissement qu'ils imprimèrent au cours des événements.

Arrivés à Fès-Djadid, habité par la lie de la population, les émeutiers ouvrirent les prisons qui y étaient situées et c'est de ce point qu'ils partirent pour envahir le mellah.

De tout temps en effet, et dans toutes les villes du Maroc, les mellâhs excitaient la convoitise des musulmans fanatisés. Cette fois-ci, un mellâh de 12 000 habitants sans défense était exposé à la fureur bien connue des pillards.

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