Lettre Juif et Musulman au Maghreb- Haim Zafrani

ממזרח וממערב כרך ד

ממזרח וממערב כרך ד

LETTRÉ ARTISAN ET HOMME D'AFFAIRES

Nous avons signalé l'existence du lettré-artisan qui, ne faisant pas pro­fession de sa science, pratique un métier pour gagner sa subsistance; ce fut le cas d'une des figures les plus attachantes du judaïsme marocain du 17e siècle, Rabbi Judah ben Attar qui était orfèvre de talent et vivait de son métier, refusant d'être rétribué sur les deniers de communauté pour ses fonctions de haut magistrat et président du tribunal rabbinique de Fès Notons aussi le destin du lettré-homme d'affaires qui poursuit une double quête: de science et de fortune. Ce produit de la synthèse torah u-mlakhah "étude et métier", torah we-qemah, torah we-derekh 'eres, très répandu dans le monde juif depuis le début de l'exilarcat babylonien et le développement des yeshibot "académies" mésopota- miennes (3e siècles), a joué un rôle primordial dans les échanges des idées et des marchandises, après l'éclosion de l'Islam; courtier de la civilisation et de la culture, financier et commerçant itinérant, ses pérégrinations de l'Orient à l'Occident et vice-versa le mettaient en contact avec les élites intellectuelles et marchandes des sociétés méditerranéennes et contribuaient à lui assurer l'acquisition de la science et de la fortune. L'Islam connaissait aussi ce type d'homme "sage", spécimen caracté­ristique de l'Age d'Or de la civilisation médiévale judéo-arabe où la libre circulation de la science était souvent associée à celle des biens, des produits de l'industrie et du commerce.

La société juive marocaine des temps modernes (16e—18e siècles) nous offre des exemples nombreux de notables et nagid-s "princes de la communauté" à la fois hommes d'affaires et fins lettrés, artisans éru- dits en halakhah et poètes.

ELITE ET MASSE

Si toute la collectivité a droit à l'enseignement et peut acéder au savoir, il n'en demeure pas moins que les concepts d'élite et de masse ont cours dans la société juive, comme du reste dans le milieu musulman environ­nant, avec une signification et un contenu qui recouvrent davantage le champ intellectuel et socio-religieux, s'étendant aussi au domaine d'une spiritualité mystique d'un degré plus élevé.

Rappelons ici ce que nous disions des structures de la communauté marocaine, où la distinction ethnique entre le groupe immigré des mego-rashim et celui des toshabim "autochtones" notait une discrimination entre une aristocratie intellectuelle fière de son origine castillane et la masse fruste des indigènes qui portait le nom générique de baldyiyyin, opposé à rumiyyin "européens".

Dans le texte d'inspiration essentiellement kabbalistique qu'il a rédigé en préface à son diwan, Moïse Aben Sur confère un statut privilégié au sage, au lettré et au poète, distinguant entre l'élite intellectuelle et spiri­tuelle des talmide hakhamim, désignée par le vocable Yisrael auquel s'attache l'idée d'autorité et de noblesse (serarah we-hashibut), et les masses populaires non dépourvues de mérites, certes, mais auxquelles est réservé le nom Ya'aqob, sémantiquement apparenté à 'aqeb "talon" et 'oqbah "ruse" et d'un ordre hiérarchiquement moins élevé. Cependant cette distinction entre "élite" et "masse" est mitigée par le sentiment profond que la communauté a de son unité et par le fait même que le judaïsme ignore l'ilotisme et l'analphabétisme, courants dans d'autres sociétés.

La démarcation est moins subtile en milieu musulman où, nous dit J. Berque, "la 'amma s'oppose à la hassa comme le vulgaire s'oppose à l'élite, le profane à l'initié, l'illettré au talib. Ces trois discriminations dominent la pensée du temps … De longs siècles durant, en Afrique du Nord, la réalité sociale qui s'offrait aux doctes leur a paru postuler cette division commode en deux catégories d'individus" 38.

CONCLUSION

Les sociétés judéo-musulmanes maghrébines ont prolongé jusqu'au dix- neuvième siècle pour l'Algérie et la Tunisie et jusqu'au vingtième siècle pour le Maroc, une civilisation, une culture, un mode d'existence et de formation intellectuelle que leurs ancêtres ont connu depuis la fin du quinzième siècle, marquée par la ruine de l'Age d'Or andalou et le repli du pays sur lui-même. Le lettré juif (talmid hakham) et son homologue musulman (faqïh / 'adlb) ont conservé le profil intellectuel que le temps a cristallisé et auquel la tradition a conservé sa physionomie médiévale, figure éternelle, toujours semblable à elle-même. E. Lévi-Provençal, qui a bien connu le Maroc du début de notre siècle, en porte témoignage, disant, en substance: "La culture du savant marocain, à cette époque (16e siècle) et dans la suite, prend forme et ne varie plus. Elle se cristal­lise en un programme strict… Quatre siècles passeront qui n'apporteront plus de modification notable aussi bien dans les choses de l'esprit que dans la vie extérieure…. Au Maroc, plus encore qu'en tout autre pays d'Islam, peut-être parce que l'esprit traditionnaliste du Musulman s'y est accru de l'esprit conservateur du Berbère, on ressent une impression constante de stagnation absolue… Et l'on peut vite se convaincre que, pour connaître ce que fut le pays pendant les siècles précédents, il suffit souvent de regarder autour de soi; qu'une promenade d'une heure y est aussi fructueuse qu'une journée de recherche dans une bibliothèque … Et s'il est une figure qui, à coup sûr, n'a pas changé depuis quatre-cents ans, c'est bien celle du savant marocain; tel nous le voyons maintenant, passant, son tapis de feutre sous le bras, dans les venelles qui entourent l'Université de Fès, tel, sans doute, il fut jadis. Il n'a pas appris et n'enseigne pas autre chose que ses ancêtres, et il suffira de l'interroger sur lui-même pour avoir la liste des connaissances qui meublaient leurs esprits …" 38.

Quant à la société juive maghrébine, elle a connu, elle aussi, sensible­ment, le même destin, celui que l'on perçoit dans ce schéma qui retrace en un raccourci les deux périodes successives de son existence dans le pays: la prospérité intellectuelle de l'Age d'Or hispano-maghrébin et l'indigence relative qui caractérisa les périodes plus récentes, particulière­ment celles qui sont les plus proches de nous et qui précèdent l'avène­ment de l'Occident, de l'irruption de sa civilisation et sa culture… Le déclin relativement rapide du judaïsme vivant en Terre d'Islam en géné­ral a des raisons politiques, économiques et sociales qui intéressent, dans une grande mesure, le sort de l'ensemble du monde musulman. Cepen­dant, les communautés marocaines ont connu une situation particulièrement pénible. Les juifs vivent sous un double carcan: isolement du pays lui-même soustrait à toute civilisation occidentale, et claustration à l'in­térieur du mellah interdisent tout contact fécond avec l'extérieur.

L'Age d'or de la civilisation judéo-arabe dont se réclament ces commu­nautés appartient à un passé loitain. L'émigration interrompue appauvrit les communautés de leur substance la meilleure. L'insécurité fait fuir vers des cieux plus cléments des lettrés et des savants qui trouvent, refuge en Italie, en Hollande, dans l'Empire Ottoman, ou qui vont s'établir en Palestine pour fonder des Yeshibot ou y finir leurs jours.

Je finirai sur cette réflexion d'un grand lettré marocain, Rabbi Yosef Messas, qui a émigré en Terre Sainte, il y a une quinzaine d'années et y a fini ses jours, après avoir été, durant une dizaine d'années, à la tête de la communauté sefardie de Haifa et dirigé son tribunal rabbinique. M'entretenant de l'enseignement de ses confrères maghrébiens du heder et de la yeshibah, il ajoutait, avec son humour habituel, mais un peu par regret, un peu par dérision, paraphrasant le verset XXXIX, 13 d'Isaïe: "Leur enseignement n'est qu'une leçon apprise, fait de préceptes d'hommes, torat anashim meiummadah". Quoi qu'il en soit, cet enseigne­ment est partout, dans le moindre mellah, dans les coins les plus reclués du pays. Il empêche le juif déshérité de sombrer dans le degré d'ilotisme de son voisin musulman. Il assure la formation des guides spirituels de la communauté et d'une cohorte de talmide hakhamim, de "lettrés- écrivains" dont la création littéraire, quels que soient l'appréciation qu'on peut formuler sur la valeur des oeuvres et le jugement qu'on peut porter sur leurs auteurs, a contribué à conserver au judaïsme marocain, et maghrébin en général, une place honorable dans le patrimoine culturel local et la pensée juive universelle. Par ailleurs, le juif "cultivé" a eu une vie intellectuelle et spirituelle dont les satisfactions l'ont toujours consolé des déboires d'une existence difficile et rempli bien souvent sa vie de cette lumière et de cette joie qui ont toujours échappé à l'obser­vateur non averti, que ne soupçonnait guère le visiteur étranger, mais qui lui font dire, à lui, comme naguère au psalmiste: "C'est là ma consolation dans ma misère" (Psaumes CXIX, 50).

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