Les veilleurs de l'aube-Victor Malka

Dans ces poèmes généralement très longs, le poète juif marocain, lui, évoque la vie et l'œuvre des patriarches, raconte des légendes bibliques célèbres, rappelle à sa façon l'histoire de la création du monde ou celle du don de la Torah sur le mont Sinaï, résume des propos de sages du Talmud. Il reconstitue, le plus souvent, des récits de vie tels que la descente aux enfers de Joseph ou la mort de Moïse, ou encore la profondeur de la foi du premier des patriarches, Abraham. Parfois le poète se contente de donner des conseils de vie comme celui de s'éloigner de toute forme de vanité parce qu'un homme, quel que soit le pouvoir dont il dispose, n'est, au fond, « qu'une fourmi ». (« N'oublie pas quelle est ta place, écrit David Bouzaglo. Assieds-toi parmi les humbles. ») Parfois encore, le poète dialogue avec la Torah, elle-même considérée comme « une aimée ». Il arrive qu'il mette en valeur les vertus de la prière et les avantages ou les grandeurs de l'espé­rance. Ces longs poèmes écrits spécialement pour la veil­lée du shabbat sont toujours en rapport avec les thèmes abordés dans le texte du Pentateuque – la péricope – de la semaine. Dans d'autres poèmes, on raconte la vie de saints locaux et les miracles supposés que leur attribue la rumeur populaire.

La musique dont il est question ici et qui accompagne ces poèmes est d'expression vocale. Comme ces œuvres sont chantées à l'occasion du shabbat, l'utilisation d'un quelconque instrument de musique est évidemment inter­dite par la tradition juive, comme elle l'est d'ailleurs dans celle de l'islam. Donc ni lyre ni violon, ni oud ni tambour. A cet égard, une autre légende (un midrach) fait dire à Dieu s'adressant aux enfants d'Israël : « Bien que vous m'ayez glorifié par les harpes et les lyres, c'est le son de votre voix qui m'est le plus agréable. » Serait-ce là une spécialité du peuple d'Israël ? Abraham Ibn Ezra, ainsi qu'on l'a vu plus haut, n'est pas loin de le penser.

La musique andalouse, émigrée des métropoles ibé­riques, sera conservée par les communautés juives avec la même ardeur et le même souci d'authenticité que dans les cercles musulmans. C'est sur les antiques mélodies de cette musique que vont se greffer les textes des poètes juifs. A chaque semaine sa nouba (son mode musical). On adapte les textes liturgiques à ceux qui, à l'origine, accompagnent cette musique chez les musiciens musul­mans. Parfois les poètes juifs poussent le souci du détail jusqu'à utiliser, en hébreu, des termes qui rappellent tou­jours les rimes des poètes arabes. Moyen mnémotech­nique, histoire sans doute de rappeler au lecteur juif l'air sur lequel il convient d'interpréter tel ou tel morceau.

La musique andalouse occupe peu à peu au sein des juifs du pays une place telle – observe dans son Tableau de la musique marocaine Alexis Chottin  que lorsqu'un sultan désire renouer avec la tradition et reconstituer l'or­chestre andalou de son palais, c'est dans le quartier juif (le mellah) qu'il envoie des émissaires recruter ses musiciens.

Bien plus, on dit que tel musicien juif de Mogador était unanimement reconnu comme une autorité dans ce domaine au point que si, d'aventure, un conflit technique ou doctrinal éclatait entre des chefs d'orchestre sur le rythme, l'évolution ou la définition de tel mode musical, c'est vers lui que l'on se tournait pour trancher.

David Bouzaglo fut, comme d'autres avant lui, un de ces experts que l'on consultait – et que l'on écoutait – en milieu musulman à l'heure du doute et des interrogations sur une musique qui a toujours été – il convient de le rappeler – transmise de génération en génération unique­ment par voie orale. Le chercheur Haïm Zafrani, citant « un informateur », raconte que des musiciens profes­sionnels de renom comme Abdelkrim ar-Raïs (une des célébrités marocaines), chef de l'orchestre Al-Brihi de Fès, prenaient souvent conseil auprès du rabbin Bouzaglo. De son côté, Haïm Louk atteste avoir vu des experts maro­cains venir chercher auprès de son maître telle ou telle précision musicale.

Mais comme dans toute transmission de cette nature, des mélodies andalouses se sont perdues pour toujours, d'autres – la transmission orale ayant des défaillances – se sont altérées ou transformées.

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