Culte des saints musulmans dans l’Afrique -du Nord et plus spécialement au Maroc Edouard Montet

 

Le plus souvent, le marabout, le saint est une célébrité purement locale; sa réputation de sainteté peut s’étendre au loin, mais l’horizon de son prestige religieux est ordinairement limité. Quelle que soit l’origine de la veneration dont il est l'objet, cette vénération tient, dans un très grand nombre de cas, à des causes locales. Nous en citerons un exemple, celui de Sîdî Moh’ammed el Boû-hâlî  (Mon seigneur Moh’ammed l’Idiot), dans les Djebâla, au Maroc. Le surnom de El Boû-hâlî ne comporte rien de désobligeant ni de blâmable. Lorsque le derviche, interrogé par Mouliéras, vit ce personnage, c'était un vieillard de quatre-vingts ans, vigoureux et aux formes athlétiques, mais complètement idiot; ce santon devait sa réputation de sainteté précisément à son infirmité mentale. Entre autres étrangetés dont le derviche fut témoin, Sîdî Moh’ammed el Boû-hâlî avait une predilection toute spéciale pour un mets de sa façon qu’il préparait de la manière suivante ; il pétrissait ensemble du miel, du son, du beurre, du kouskous, des cheveux et de la terre, et se nourrissait avec le plus vif plaisir de cette bizarre mixture. «C’est un innocent, se disait le derviche en le regardant, mais c’est aussi un saint. Il doit porter bonheur, puisqu’en somme, il n’aime et ne déteste personne.»

Il y a des marabouts de naissance ; parmi eux il faut mettre en première ligne les chérifs, vrais descendants ou soi-disant lignée de Mahomet. Mais ce sont surtout les bonnes oeuvres, la science ou ce qu’on désigne de ce nom pompeux, l'ascétisme, la pratique de la retraite religieuse, le mysticisme, le prétendu don des miracles, etc., qui conduisent au maraboutisme.

Il y a d'ailleurs des degrés dans la localisation des saints. Tel a sa réputation limitée au bourg qu’il habita; tel autre a une influence régionale. D’autres étendent leur juridiction spirituelle sur une partie très considerable d’un pays ; tels sont au Maroc les Chérifs d'Ouezzân, qui ont joué, à plusieurs reprises, un rôle éminent dans la politique marocaine, et dont le renom de sainteté est répandu dans le nord du Maroc (au sud ils n’exercent aucune influence).

Un marabout des plus curieux à cet égard est Sîdî 'Abdelqâder el-Djîlânî, saint mondial dans l’Islàm, mais qui, au Maroc, bien qu’il soit d’origine asiatique, est invoqué comme un saint national, je veux dire comme un saint du Maghreb le plus occidental. C'est  l’exemple le plus extraordinaire peut-être de l’accaparement d’un saint, qui appartient aux musulmans du monde entier, par un groupe particulier de fidèles de l’Islâm savoir ceux du Maghreb el-Aqçà.

Il ne faudrait pas croire cependant que l'influence d’un saint fût en raison directe de l’étendue territoriale de son prestige religieux. Tel marabout, attaché à un lieu déterminé, y apparaît comme le bras droit de Dieu, à l’exclusion des saints les plus renommés de l'Islâm. Rien de typique, à ce point de vue, comme la déclaration qui fut faite, le 6 septembre 1883, à de F’oucauld, lorsqu'il se trouvait à Boû-l-Dja'd (Tadla, Maroc) : « Ici, ni sultan, ni makhzen, rien qu’Allâh et Sîdî ben Dâoûd. » Sîdî ben Dâoûd, le marabout auquel de Foucauld présenta une lettre de recommandation, y était seul maître et seigneur absolu. «Cette souveraineté, ajoute le célèbre explorateur,

s’étend à la ronde, à environ deux journées de marcheb » Une cause vraiment étrange de l’élévation de certains personnages à la dignité de saint est le fait d’avoir été renégat ou fils de renégat. Il est arrivé plus d’une fois, en effet, que des renégats, d’origine juive ou chrétienne, sont devenus marabouts. Un cas d’un très grand intérêt est rapporté par l’auteur du Kitâb el-Istiqçâ^, Ah’med ben Khâlid en-Nâçirî es-Slâoui. Voici la traduction que donne Doutté-'’ de ce curieux passage signalé par Mouliéras

« L’an 661 de l’Hégire (1263 de J. -C.) mourut le cheikh, qui avait la connaissance du Dieu Très-Haut et qui était d’un rang élevé, Aboû Nou ‘aïm Ridhouân ben ‘Abdallâh le Génois, c’est-à-dire originaire de Gênes au pays des Européens; son père était chrétien et sa mère était juive. Voici, d’après le récit d’Aboû 1- Abbâs el-Andalousî dans sa Rihla, en quelles circonstances son père embrassa l’islamisme. Ce dernier, dans son pays, à Gênes, avait un cheval qui s’échappa une nuit, entra dans la cathédrale et y fit ses excréments sans être aperçu par aucun des bedeaux de l’église, ni par quelque autre. Le père de notre saint se hâta de faire sortir son cheval; mais lorsque vint le matin, les gens de l’église virent le crottin et dirent ; « Certes, le Messie est venu hier dans l’église sur son cheval et celui-ci y a fait ses excréments. » La ville fut mise en émoi par cet événement et les chrétiens se disputèrent l’achat de ce crottin, au point qu’une parcelle se vendait un prix énorme. Cependant le père d Aboû Nou'aïm fît connaître aux chrétiens leur erreur et s’enfuit à Rbât’ el-Fath’ (Rabat au Maroc), sur le territoire de Slà (Salé). Là, il fît la rencontre d'une juive qu’il épousa et celle-ci devint la mère du cheikh Aboû Nou'aïm. Celui-ci grandit également dans la science, dans la sainteté et dans l’amour du Prophète, sur qui soient le salut et la bénédiction de Dieu.

Un autre cas singulier est celui d'un saint de la côte méridionale du Maroc, si du moins le récit qui nous a été fait à Mogador en 1901 est digne de foi. Le patron de la ville de Mogador, dont le tombeau a été érigé au sud des murailles, près de la mer, est Sîdî Mogdoul. Ce nom arabe ne serait qu’une altération du nom propre écossais Mac Donald, personnage qui aurait débarqué jadis sur le rivage, où devait être construit Mogador. On sait que cette ville est d’origine récente; elle a été fondée en 1760’ par le Sultan Moh’ammed XVII. Mac Donald y serait mort en odeur de sainteté et aurait été transformé après son décès en saint musulman; c'était sans doute un renégat, ce qui expliquerait plus aisément son élévation au rang de marabout. Le nom de Mogador – aurait été donné par les Portugais au château-fort qu'ils construisirent en ce lieu au début du XVI siècle, et il aurait été dérivé par corruption de Mogdoul.

La ville porte, en arabe, le nom de Soûeïra, diminutif de soura, pris dans le sens de rang, rangée de pierres dans un mur, mot qui fait allusion à la régularité de ses rues; le plan de la ville avait été dressé par un ingénieur français, M. Cornut.

 

Culte des saints musulmans  dans l’Afrique du Nord et plus spécialement au Maroc

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