La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Maroc Yigal Bin Nun


La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Marocיגאל בן נון

Yigal Bin Nun
Université de Paris VIII

La fin du  Judaïsme en terres d'Islam, dir. Sh. Trigano, Denoël Médiations, Paris 2009, pp. 303-358.

Les chapitres
Une longue mutation démographique  
Le bilan du protectorat : progrès et déceptions   
La politique du jeune état marocain  
Les atteintes aux droits des Juifs et au statut de la communauté   
La question de l’émigration et l’octroi des passeports   
La rupture des relations postales   
Le dahir de la marocanisation  
Le poids de l’islam dans la constitution marocaine   
La conversion forcée des jeunes filles juives  
Le tournant décisif de l’année 1961 : le naufrage du Pisces   
« L’accord de compromis » et les pourparlers qui l’ont précédé.   
L’indemnisation et l’évacuation 

L’histoire des Juifs du Maroc après l’indépendance (1956) est marquée par l’évacuation presque totale d’un quart de million de Juifs en direction d’Israël. Ce transfert de population mit fin à l’histoire d’une des plus importantes et anciennes communautés de la diaspora, qui devint à son arrivée en Israël qui devient à son arrivée en Israël le groupe d’immigrants démographiquement le plus large. À la question cardinale de savoir pourquoi les Juifs ont quitté le Maroc, on peut fournir diverses réponses. Certaines sont substantielles et relèvent de problèmes fondamentaux, d’autres sont circonstancielles et tiennent à la date spécifique de leur départ, au début des années soixante.

Une longue mutation démographique
La mobilité démographique à l’intérieur du pays est l’une des nombreuses raisons ont fait pencher la balance en faveur de ce départ. En effet, l’émigration des Juifs s’est produite au terme d’un processus démographique naturel, qui débuta longtemps auparavant au sein de la société marocaine, et plus longtemps encore, dans la communauté juive, en raison de son statut socio-économique spécifique. Ce processus avait débuté aux 18e et 19e siècles et s’accéléra sous le Protectorat français. La population juive quitta progressivement les campagnes en direction des petites villes voisines, et celle des petites villes migra vers les villes plus grandes. Cette urbanisation rapide réduisit la population juive rurale à près de 15% seulement du total de la communauté en 1957 et se poursuivit avec la croissance démographique jusqu’à arriver à 8%, au début des années soixante. La nouvelle métropole économique, Casablanca, devint rapidement le centre de la vie juive. Parallèlement, dans les grandes villes, le passage de l’ancien « mellah » aux nouveaux quartiers juifs et l’assimilation individuelle dans les quartiers européens se poursuivirent.
Les mouvements démographiques intérieurs constituaient un signe annonciateur et la première étape d’un processus qui devait conduire à l’émigration. Le nouvel essor économique dû à la colonisation ébranla la structure des métiers juifs traditionnels, et porta plus particulièrement atteinte au métier de l’orfèvrerie . Avec l’essor économique de Casablanca, les migrations vers cette ville s’effectuèrent directement depuis les villages éloignés. En janvier 1960 la population rurale juive ne comptait plus que 8,33% de la communauté, soient 30 000 personnes sur une population de 250 000 Juifs environ.
Parallèlement à cette migration interne, avant même la fondation de l’État d’Israël, se développa une émigration, non seulement vers la France et l’Espagne, mais aussi vers le Brésil et le Venezuela, Gibraltar, l’Angleterre, les États-Unis et le Canada. Le départ du Maroc pour des pays plus attrayants, qui promettaient à long terme une qualité de vie meilleure, s’inscrivait dans un processus qui alla en se renforçant. Ces mouvements de population étaient dus surtout à la nouvelle scolarisation et à la promotion culturelle sous l’égide de la France. En peu de temps, la communauté assimila avec avidité la civilisation française, et un fossé se creusa entre elle et son environnement géographique et social arabo-musulman. Le sous-développement relatif de la société marocaine suscita le départ des Juifs qui aspiraient améliorer leur condition sociale et s’inquiétaient de l’avenir professionnel et culturel de leurs enfants. L’ébranlement économique engendré par la migration intérieure, les relations avec les autorités du Protectorat, la remise en cause de l’équilibre social entre Musulmans et Juifs et le passage du statut de dhimmi à un semblant d’égalité avec les Français ne firent qu’accélérer cette mobilité .

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