Elie Cohen—Hadria-Les Juifs francophones dans la vie intellectuelle et politique de la Tunisie entre les deux guerres

Dans ces conditions, il importait relativement peu que, dans l’ensemble, l’attitude des Français de Tunisie ait été, elle, entachée d’antisémitisme. Il importait peu même que les autorités françaises manifestent quelque réticence à l’égard de la volonté de nombreux Juifs tunisiens d’adopter la France et de se faire adopter par elle. Ni les uns ni les autres n’étaient la vraie France. Avec une vitesse et une ardeur variables certes, mais résolument, les Juifs de Tunisie choisirent donc la culture française, du moins ceux du Nord et de la côte orientale. Les Juifs du Sud, les Djerbiens en particulier, étaient plus réticents et le restèrent longtemps.

Pour beaucoup de Juifs avides de culture française, l’Alliance, qui ne diffusait que l’enseignement primaire, ne paraissait plus suffisante. Les jeunes Juifs tunisiens étaient de plus en plus nombreux au Lycée. Quelques chiffres révélateurs: en 1914, pour les deux sessions du Baccalauréat (juillet et octobre), il y eut à Tunis, au total, 90 reçus — 51 en première partie, 39 en deuxième partie. Parmi eux, 27 Juifs, soit 30%: 15 en 1ère partie, 12 en 2ème partie, à peu près tous tunisiens. Sur ces 27 bacheliers, 12 deviendront médecins, 9 avocats, et la plupart demanderont à bénéficier de la législation d’après-guerre pour acquérir la nationalité française. A titre de comparaison, pour les mêmes sessions du Baccalauréat, il n’y eut que 5 musulmans reçus: 3 en 1ère partie, 2 en 2ème partie.

Sur un plan plus politique, un groupe important de Juifs tunisiens, rassemblés autour de Mardochée Smaja et de son journal, La Justice, réclamait l’extension de la juridiction française aux Juifs tunisiens, ce qui devait les soustraire, et à la justice tunisienne de droit commun, et au Tribunal rabbinique. Si sur le premier point, la plupart des Juifs étaient d’accord, sur le second, il y avait évidemment de très fortes réticences. On n’en veut pour preuve entre autres que la résistance acharnée et finalement victorieuse opposée à la désignation à la tête du Grand Rabbinat de Tunisie d’un Grand Rabbin français, même si celui qui postulait ce poste était originaire de Tunisie, parlait lejudéo- arabe, et appartenait à une famille de rabbins tunisiens unanimement respectés; mais il avait fait des études rabbiniques au Séminaire de Paris, vice presque rédhibitoire.

En 1914, nombreux furent les Juifs tunisiens qui demandèrent à contracter un engagement pour la durée de la guerre. Mais la résistance des autorités, et la sévérité systématique des Conseils de révision firent que finalement il y eut assez peu d’engagements. Mais le rôle joué par les Anciens Combattants juifs dans la vie de la Communauté dans l’entre deux guerres ne fut pas négligeable.

La guerre de 14-18 permit à la population juive de Tunisie une rapide évolution. Tenue à l’écart du conflit, une fraction chaque année plus importante de sa jeunesse poursuivit ses études supérieures et tout laissait prévoir qu’elle ne tarderait pas à prendre dans la vie du pays une place considérable, sinon prépondérante. D’autres jeunes, lancés dans les affaires dans des circonstances favorables, avaient fait fortune. Les uns et les autres tendaient à s’échapper de la Hara, le vieux ghetto insalubre, et à s’installer dans la nouvelle ville, avec quand même une tendance marquée au regroupement dans certains quartiers.

Actifs, dynamiques, volontiers bruyants, ils provoquèrent l’irrita­tion des Français revenus épuisés de la lourde épreuve de la guerre. Des manifestations antisémites, soit proprement françaises, soit musulmanes (mais en réalité téléguidées par des Français), la résistance du barreau et du syndicat médical français à l’invasion juive, en furent les manifestations extérieures. Toutefois, de plus ou moins bonne grâce, cette agitation finit par se calmer. Les pouvoirs publics en vinrent même bientôt à considérer que, tout compte fait, face au péril italien et aux revendications tunisiennes (c’est-à-dire musulmanes), la poussée juive, à condition d’être un peu contenue et canalisée, pouvait être bénéfique pour l’influence française, et une fraction assez importante de l’opinion de droite fit la même analyse. C’est ainsi que le quotidien de la prépondérance française, La Tunisie Française, se fit systématiquement le défenseur des Juifs, et que le Parlement français, sur la proposition d’Emile Morinaud, passagèrement atteint de philosémitisme entre deux poussées d’antisémitisme virulent, vota en 1923 une loi qui permit à de nombreux Juifs tunisiens d’accéder à la naturalisation française. Ceci dit, dans la pratique, comme il y avait aux yeux des pouvoirs publics trop de demandes de juifs et pas assez de musulmans ou d’italiens, les dossiers juifs bénéficièrent d’une moindre indulgence. Les résultats en furent cependant considérables. Alors que les naturalisations accordées à des Juifs tunisiens de 1881 à 1923, y compris celles des engagés volontaires de la guerre, ne bénéficièrent au total qu’à 187 majeurs et 115 mineurs, celles obtenues de 1924 à 1930 en vertu de la loi de 1923 se montèrent à 2637 majeurs et 2828 mineurs—soit, en moyenne, 377 majeurs et 404 mineurs par an. Le phénomène marqua par la suite quelque essoufflement, mais nous n’avons pas pu obtenir les chiffres exacts.

Qu’elle demande ou non sa naturalisation, cette population juive de Tunisie adopte de plus en plus le français comme langue d’usage. Il persiste sans doute dans le Sud certains secteurs où l’on ne parle que le judéo-arabe. Et il y a les vieilles grand-mères. Mais, surtout à Tunis, les jeunes désapprennent le judéo-arabe, n’en conservant que les quelques mots nécessaires pour se faire comprendre des anciens. Quant à la presse écrite judéo-arabe, elle connaîtra une longue agonie: le dernier journal judéo-arabe paraissait encore à Sousse au moment de l’indépendance.

Les autres langues de culture sont aussi en déclin. Le fascisme, sans encore manifester à proprement parler d’antisémitisme, a éliminé les élites juives, traditionnellement libérales, au profit des viticulteurs et des maçons enrichis, d’origine le plus souvent sicilienne, davantage attirés par l’idéologie du Duce. Et si la plupart des Juifs italiens rongent leur frein et restent fidèles à leur patrie, assez nombreux seront ceux qui s’orienteront vers la France, demanderont et obtiendront la nationalité française ou à tout le moins, enverront leurs enfants dans les écoles françaises, ce qui en principe devra assurer l’assimilation à la génération suivante.

Quant à l’arabe littéraire, il n’avait jamais beaucoup attiré les Juifs tunisiens. Pour prendre un exemple limité mais concret, sont de plus en plus rares les avocats juifs qui, pour plaider devant les juridictions tunisiennes, croiront nécessaire d’apprendre l’arabe littéraire. En fait, s’il y a quelques arabophones vrais parmi les juifs du barreau, un seul d’entre eux sera vraiment un arabisant de qualité: Isaac Cattan.

Les Juifs tunisiens ne se contentent pas de s’exprimer en français dans leurs relations quotidiennes. Il aspirent à faire plus. Ils veulent participer à des échanges culturels de divers ordres. Ils se précipitent au théâtre et dans les salles de conférences. La conférence sera pendant l’entre deux guerres un mode de transmission de la culture très prisé.

Elie Cohen—Hadria-Les Juifs francophones dans la vie intellectuelle et politique de la Tunisie entre les deux guerres page 54

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