Jacob OLIEL-Le rabbin Mardochée aby Serour

ברית מספר 23

Jacob OLIEL

Le rabbin Mardochée aby Serour

1826-1886

Né à Akka dans une famille de bijoutiers de l'extrême sud marocain, Mardochée Aby Serour est très tôt destiné aux études talmudiques, ce qui le conduit, dès l'âge de 9 ans, à quitter sa famille pour aller "sans guide, sans argent et à la grâce de Dieu” perfectionner ses connaissances à Marrakech puis, après la bar-mitzva, faire sa yéchiva à Jérusalem..

Sa passion pour les voyages naquit, sans doute, avec le périple accompli au nord de la Méditerranée : Mogador, Marseille, Livourne, Venise, Salonique, Constantinople, Smyme, Haïfa et Jérusalem ; autant de communautés avec les rabbins et érudits desquelles il établit des contacts.

A vingt ans, après 4 années d’études et le grade de rabbin en poche, il obtient son premier poste à Alep (Syrie), d’où il entreprendra le voyage de retour, par le sud de la Méditerranée cette fois, avec une caravane, ce qui lui permet de visiter les communautés d’Egypte (Le Caire, Alexandrie, Damanhour), de Libye (Cyrénaïque et Tripolitaine), Tunisie…

Exerçant à Philippeville, puis Alger, il passera 7 ans en Algérie, sans avoir renoncé aux voyages : une excursion au Touat et la découverte du commerce caravanier transsaharien va changer le cours de son existence.

Lorsqu’il prend la décision d’aller à Tombouctou, ignore-t-il que cette ville sainte de l'Islam est interdite aux non-musulmans ? Que parmi ses illustres devanciers, le major britannique Alexander Gordon Laing fut assassiné en 1826? Que Caillié (1828) et Barth (1851) n’ont sauvé leur vie qu’en se présentant comme des Musulmans ayant un nom et un costume arabes, parlant arabe, priant à la mosquée et observant les rites musulmans ?…

Toujours est-il qu’en compagnie de son plus jeune frère Isaac, Mardochée se joint à la grande caravane de l’automne 1858, décidé à faire fortune en vendant les vingt-huit charges'de marchandises qu’il emporte. Il n’imagine pas les difficultés qui l’attendent : arrêté à Araouane, il lui faut déployer toute sa science pour échapper aux menaces du chef des fanatiques Berabich

une charge de chameau : en moyenne 160 kg de marchandises réparties de part et d’autre de la bosse de l’animal

Il devra patienter une année entière avant de pouvoir, en 1860, poursuivre sa route vers Tombouctou où, après bien des péripéties, il obtiendra pour lui, son jeune frère Isaac et tout autre étranger – juif ou chrétien – le droit de résider et exercer ses activités commerciales moyennant un tribut annuel d’une charge de chameau de soufre.

A Tombouctou, Mardochée réussit merveilleusement :

il organise l’approvisionnement du marché de Mogador en or, ivoire et plumes d’autruches destinées à l’industrie de luxe parisienne et devient l’un des hommes les plus riches du Sahara

lors de ses premiers retours au Maroc en 1863 et 1864, il a fait venir au Soudan plusieurs Juifs parents ou alliés originaires d'Akka (Ysou et Abraham Aby Serour, ses frères aînés, ses neveux Aaroun et David ben Ysou, les fils du premier nommé, Moussa Mazaltarim et son fils David, Simoun ben Yacoub, Isaac ben Mouchy, les rabbins Raphaël et Isaac ben Aaroun), dont la présence, pensait- il, briserait son isolement face aux concurrents marocains.

L'aventure dura une dizaine d'années, jusqu'à la confiscation par le gouverneur de Tombouctou des biens de Mardochée, absent pour cause de mariage et qui, revenu en hâte, ne réussit qu’à recouvrer quelques créances, vite converties en poudre d’or. Dépité, il renonce et rentre au Maroc, subit une attaque des pillards et rentre à Akka totalement ruiné.

Par bonheur, son chemin avait croisé, en 1869, celui du consul de France à Mogador, M. Auguste Beaumier, lequel s'était pris d'une grande estime pour cet homme qui allait à Tombouctou à sa guise, connaissait à merveille le désert, ses habitants et leurs différentes langues …

Persuadé que ce rabbin pouvait rendre les plus grands services à la France, Beaumier commence par lui faire raconter son histoire, qu’il publiera en 1870 dans le Bulletin de la Société de Géographie de Paris ; c’est ainsi que la France et l’Europe découvrent l’itinéraire occidental et tous les détails du commerce caravanier (régions traversées, points d’eau, escales et bivouacs mais aussi, composition de la caravane, denrées transportées, prix …

Plus tard, le consul Beaumier mettra le rabbin en relation avec les sociétés savantes parisiennes – Muséum d’Histoire Naturelle, Société de Géographie… – qui lui confient diverses missions : devenu collecteur, Mardochée envoie renseignements et échantillons dans des domaines aussi divers que la géographie, la botanique, la géologie, l’archéologie…

En 1874, à l’occasion d’un voyage à Paris, la presse consacre plusieurs articles (Le Monde Illustré, Le Journal Officiel, l’Exploration…) à ce rabbin qui est reçu par deux ministres, obtient le soutien de Ferdinand de Lesseps et qui, étant une référence en matière d’exploration au Sahara, prodigue ses conseils aux futurs explorateurs Gasselin, Adamoli, Soleillet, Lenz, Flatter s…

En 1879 la Commission chargée d’étudier le projet de chemin de fer transsaharien sollicite le rabbin Mardochée pour effectuer une mission de reconnaissance destinée à préparer le futur tracé

A son retour de Tombouctou, il publie, traduit par Isidore Loeb son récit concernant la découverte, quinze ans plus tôt, dans la vallée du Niger, d’une tribu d’origine juive vivant parmi les Touareg.

En 1883-1884, Mardochée aby Serour est présenté au jeune vicomte Charles de Foucauld, 25 ans, qui a besoin d’un guide expérimenté pour effectuer une « reconnaissance » à travers le Maroc de la dissidence. L’aventure restant trop dangereuse pour un Chrétien à cette époque, Mardochée décide qu’ils voyageront comme deux rabbins collecteurs de fonds pour une yéchiva et qu’ils iront d’un mellah à l’autre pour bénéficier du soutien, de l’aide, de l’hébergement et de la protection des communautés juives dans les régions traversées.

Cette aide précieuse et désintéressée n’a pas désarmé les préventions de l'aspirant explorateur qui supportait de moins en moins son compagnon, comme en témoignent les remarques désobligeantes contenues dans certaines des lettres adressées à sa famille ou à ses amis. Les deux hommes boucleront néanmoins ce long voyage particulièrement éprouvant, et qui se terminera bien en dépit des dangers rencontrés, des nombreux et inévitables incidents dus à leurs désaccords.

Vainqueurs, Foucauld et Mardochée verront leurs routes se séparer, le rabbin ayant été injustement tenu à l'écart, au moment des honneurs : Foucauld, le nouveau héros, est seul, en 1885 à recevoir la médaille d’or de la Société de Géographie.

Le rabbin Mardochée, miné par la maladie déjà avant 1883, est rentré du Maroc au bord de l’épuisement.

Dans son ouvrage fameux, Charles de Foucauld, comme s’il réglait des comptes, émet des jugements plus que désobligeants à l’égard de ses hôtes juifs marocains, si dévoués en 1883-84 qu’ils avaient mis leur vie en danger souvent, pour lui prêter assistance. Il passe aussi sous silence le rôle joué par son vieux compagnon, si précieux tout au long de leur périlleuse aventure.

Est-ce parce que Mardochée avait quitté ce monde deux ans auparavant ? Toujours est-il que Foucauld a fini par reconnaître les mérites de son compagnon :

« J’ai peu parlé de Mardochée dans la relation de mon voyage : à peine lai-je mentionné. Sa part fut grande pourtant, car il était chargé des relations avec les indigènes et tous les soins matériels retombaient sur lui.

« Si j’ai tu tant de services, c ’est que celui qui me les rendit fut en même temps, par sa mauvaise volonté, un obstacle constant et considérable à l’exécution de mon voyage ; tout en contribuant au succès de mon entreprise, il fit, du premier jour jusqu’au dernier, tout ce qui fut en lui pour le faire échouer.

C’était sans doute un peu tard ; le mal était fait puisque le nom de Mardochée aby Serour, totalement oublié, ne devait plus être cité que par les – très nombreux – biographes de Charles de Foucauld, …le plus souvent pour être maltraité.

*Jacob Ouliel est l'auteur du livre "De Jérusalem à Tombouctou"

BIBLIOGRAPHIE

Aby Serour, Mardochée

Premier établissement des Israélites à Tombouctou, Bulletin de la Société de Géographie de Paris mai-juin 1870 Premier établissement des Israélites à Tombouctou, Bulletin de la Société de Géographie de Paris mai-juin 1870

־ Les Daggatoun, tribu d’origine juive demeurant dans le désert du Sahara, par le rabbin Mardochée aby Serour (trad. Isidore Loeb), Bulletin de l’A.I.U., janvier 1880, Bazin, R. Charles de Foucauld, explorateur au Maroc, ermite au Sahara, 1921 Bazin, René, Ch. de Foucauld, explorateur au Maroc, ermite au Sahara, Paris 1921

Foucauld, Ch. <׳>׳ Reconnaissance au Maroc », Paris, Challamel, 1888 Semach, Y.D. Un rabbin voyageur marocain, Mardochée aby Serour, Hespéris VIII-1928

Mardochée aby Serour est mort à Alger, à l'âge de 60 ans le 6 avril 1886 10Bazin, Charles de Foucauld, explorateur au Mlaroc, ermite au Sahara, Paris, 1921, p. 41

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