La négociation de l’évacuation en masse des Juifs du Maroc Yigal Bin Nun

Le bilan du protectorat : progrès et déceptionsיגאל...הרצאה
Le processus d’occidentalisation accéléré, découlant de la scolarisation dans les écoles de l’Alliance Israélite Universelle, suscita beaucoup d’espoirs parmi les admirateurs de la civilisation française. Ils espéraient que tous les Juifs du Maroc bénéficieraient de la citoyenneté française, selon le précédent du décret Crémieux, qui avait fait des Juifs d’Algérie des citoyens français. Lorsque la guerre éclata, et avant la capitulation de la France, quelque 8 000 jeunes Juifs du Maroc demandèrent à s’engager dans l’armée française pour combattre le nazisme.

Les autorités le leur refusèrent, sous prétexte que ceci entraînerait des demandes de citoyenneté, ce qui déséquilibrerait le tissu social des relations entre Musulmans et Juifs. Très tôt, les anciens élèves de l’Alliance israélite furent déçus par la France, déception qui s’accrut avec l’entrée en vigueur des lois discriminatoires de Vichy – adoptées avec enthousiasme par la Résidence générale française au Maroc – et qui portèrent atteinte au statut des Juifs de nationalité française ou étrangère, parmi lesquels une dizaine de milliers de Juifs d’origine algérienne. Les Juifs d’Europe orientale qui avaient trouvé refuge au Maroc furent déportés dans des « camps de séjour » à Bou‘arfa et Agdiz, aux confins du Sahara . Ce triste épisode se reflète dans les chansons populaires qui faisaient l’éloge du libérateur américain, après le débarquement allié en Afrique du Nord, et exprimaient leur répugnance des Français . Un décret du 22 août 1944 contraignait les Juifs venus habiter la ville européenne, après septembre 1939, à retourner au mellah. À Fès, 40 Juifs sur 342 furent soumis à ce décret discriminatoire. À Casablanca, la situation était encore plus dure. Une dizaine de milliers de Juifs, sur les 50 000 de la ville, habitaient déjà la ville européenne. Le numerus clausus imposé aux Juifs dans les établissements d’enseignement français constitua une atteinte douloureuse qui entraîna l’interruption des études de nombreux jeunes. Cette mesure toucha aussi les Juifs exerçant certaines professions libérales .
Durant les 43 années du Protectorat, la communauté juive tira profit de la présence française pour accélérer le processus de son évolution sociale et culturelle. Ses représentants officiels devaient agir en harmonie avec les autorités françaises au Maroc. Bien que les Juifs eussent acquis avec avidité la culture et l’éducation françaises, leurs relations avec les Français du Maroc restaient plutôt distantes. Cela n’était pas seulement dû à l’attitude française sous le régime de Vichy . Leur promotion sociale, leur francisation et leur occidentalisation ostensibles ne plaisaient pas aux colons du Protectorat. Le pourcentage de Français militants de la droite raciste au Maroc et en Algérie était plus élevé qu’en métropole. Les représentants de la puissance coloniale considéraient avec mépris la population juive et entravèrent à plusieurs occasions son ascension sociale.

Au lieu d’encourager et de favoriser l’élément démographique qui avait fait la preuve de son aptitude à l’assimilation à la langue et à la culture française, les autorités du Protectorat s’efforcèrent de préserver un hypothétique équilibre traditionnel entre Juifs et Musulmans, afin de préserver le statu quo de la « politique indigène » instaurée par le premier Résident général, le maréchal Lyautey. De là découlent les efforts des autorités de ne point permettre aux Juifs, durant un certain temps, de fonder de nouvelles écoles et des hôpitaux, tant qu’il n’y en avait pas chez les Musulmans. Il en fut de même de la création d’un mouvement scout juif qui fut interdit. Le moindre signe de progrès éducatif chez les Musulmans était perçu par les fonctionnaires de la Résidence comme une menace potentielle pour la présence française en Afrique du Nord . Cette situation eut des conséquences. Nombre d’étudiants juifs qui à la veille de l’indépendance étudiaient dans les universités françaises, préférèrent retourner au Maroc pour prendre part à son édification au lieu de s’installer en France, alors que nombre d’entre eux avaient la nationalité française. Les élèves juifs scolarisés avec des jeunes Français se sentaient discriminés et préféraient la compagnie des Marocains. La société française était composée de petits fonctionnaires aux opinions xénophobes et de colons aisés qui affichaient leur mépris pour les Juifs autant que pour les Musulmans. Par conséquent, le départ des Français fut souvent ressenti comme un soulagement. Les Juifs aimaient la France et sa culture mais haïssaient ses colons xénophobes .
Il ne faut pourtant pas minimiser l’évolution qui s’opéra dans le statut des Juifs sous le Protectorat, notamment après 1934, par rapport à l’époque précoloniale. Bien que le statut de la dhimma ne fût pas officiellement aboli, les Juifs se sentirent émancipés, ce qui annulait de facto le statut discriminatoire de la dhimma . Ils pouvaient depuis circuler librement dans les quartiers musulmans, portant des vêtements européens, sans craindre de s’approcher des mosquées et des lieux saints musulmans. Certes, des tentatives furent entreprises en mars 1935 pour restreindre la résidence des Juifs dans les quartiers européens de Casablanca. Le Glaoui de Marrakech, qui collabora avec les autorités françaises, tenta lui aussi en 1937 d’empêcher le travail de jeunes filles musulmanes dans les maisons juives, mais en vain. Ce n’était plus que les dernières convulsions d’un temps révolu, effacé par la modernité salvatrice . En peu de temps, les Juifs passèrent d’un statut d’infériorité à celui de classe sociale privilégiée par rapport aux Musulmans. L’éducation française reçue par les Juifs dans les écoles de l’Alliance et l’assimilation rapide dans la modernité creusa un fossé d’une génération entière entre eux et la majorité des Musulmans. En dépit des craintes des Français, les Juifs n’utilisèrent pas l’éducation et la culture française contre l’occupant étranger, ni en sa faveur, en tout cas pas de manière ostentatoire. La modernisation chez les Juifs transforma de fond en comble leurs relations avec les Musulmans et leur conféra un avantage dorénavant irréversible, qui subsista même lorsque les Marocains devinrent maîtres du pays. À vrai dire, sous le Protectorat, les Juifs ne recherchaient pas l’égalité des droits mais souhaitaient obtenir les mêmes avantages accordés aux Français, qui leur donnaient la priorité sur la majorité musulmane. Jusqu’à la pénétration française au Maroc, l’identité des Juifs était claire et simple, mais le bouleversement culturel déclenché par la puissance coloniale rendit la situation plus complexe, en créant de nouveaux pôles d’attraction et de nouvelles identifications. Grâce à l’effervescence culturelle française, les Juifs du Maroc purent – théoriquement tout au moins – choisir selon leur inclination, le nationalisme marocain, la patrie israélienne ou l’option française.

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