Meknes-portrait d'une communaute juive marocaine-Joseph Toledano-ed Ramtol 2017

LE RETOURNEMENT DE LA FIN DU RÈGNE

La situation allait empirer au fil des ans : exécutions capitales à Meknès on ne sait pour quel motif de notables et rabbins de Fès. Le 11 du mois de Tamouz 1712 ,furent brûlés vifs à Meknès des notables de Fès, Yéhouda Abensour et Itshak Arama et le lendemain également son fils, Aharon. Deux ans plus tard, une double exécution causa la stupéfaction, comme le rapporte un témoin oculaire, rabbi Yéhouda Berdugo :

" Au mois de Ellul 1714 il y eut ici à Meknès un grand mouvement de repentance téchouba, toute la communauté jeûnant, se flagellant et s'impo­sant (symboliquement) les quatre peines de mort du tribunal, priant et écou­tant les semons de notre maître et guide (sans doute rabbi Habib Tolédano). Près de trois cents personnes se sont réunies de minuit à l'aube, pleurant et suppliant l'Etemel, béni soit -II. Et la repentance a attient jusqu'aux bébés pleurant dans leurs berceaux et les femmes aussi se tenaient aux fenêtres pour écouter les serments, nuit après nuit.. .Et par nos fautes et nos péchés qui sont montés jusqu'au ciel, nous fûmes victimes d'horribles machinations, accusés de crimes que par terreur de la réaction des Gentils, la bouche n'ose pas pro­noncer, et dont le résultat fut la condamnation à mort du saint et pieux Moshé Hacohen; son corps transpercé comme un tamis. La même peine fut infligée à son frère Shemtob, qui comme Zébouloun apportait la pitance à la bouche de son saint frère se vouant uniquement à l'étude. Avec la mort, le couple a été défait sans que nul n'ose en parler ou s'en plaindre de peur des nations…" Les autorités interdirent d'enterrer les deux martyrs avant le paiement par la famille d'une rançon de deux mille meqtal et ils restèrent ainsi sans sépulture du vendredi au samedi soir jusqu'à ce que la somme soit collectée et remise personnellement au souverain par Abraham Maimran;

En 1720, nouveau sac du mellah de Meknès. Il n'y eut heureusement pas de victimes, la soldatesque ne s'intéressant qu'au pillage et au saccage, mais dé­truisant un trésor inestimable : les manuscrits des rabbins, dont une les Chro­niques de la ville tenues à jour jusque là et qu'un rabbin de la famille Toléda­no devait essayer de reconstituer :

" Je me suis proposé, moi Daniel Tolédano; fils de rabbi Habib; que sa mémoire soit sanctifiée, de recopier une page sauvée du désastre du grand nombre de livres, anciens comme nouveaux, manuscrits de nos parents et saints rabbins et en voici les termes : en ce jour néfaste du mois de héchban 1720, ont été pillés; déchirés et brûlés ces manuscrits quand des Gentils ont envahi notre quartier, brûlé les synagogues et les écoles de notre ville Meknès, le grand centre de Torah et de piété de tout le Maroc; nombre de femmes et de vierges ont été torturées et laissées sans habits et pieds nus et grâce à Dieu aucun de nous n'a succombé; notre argent ayant sauvé nos vies…"

La détérioration dramatique de la situation de la communauté de Meknès à la fin du règne est reflétée dans la description qu'a laissé du mellah, autrefois le plus beau quartier de la ville, le capitaine de navire anglais, Braitthwaite; de l'escorte de l'ambassadeur venu négocier le renouvellement du traité de paix :

" Les Juifs sont très pauvres pour la plupart, comme ils le sont ordinairement dans les villes éloignées de la côte. Leur quartier est excessivement sale qu'il est impossible d'y circuler pour les gens à pied, à moins qu'ils n'ôtent leurs bas et leurs souliers et les Juifs ne marchent pas autrement. Leurs maisons sont très peu de choses et chacune contient plusieurs familles." (Histoire des Révolutions de l'Empire de Maroc).

Toutefois malgré cette paupérisation; la communauté ne devait pas oublier sa vocation de centre de Torah et la nécessité d'assurer une éducation religieuse minimale à ses enfants. Meknès et Fès constituant encore une seule entité reli­gieuse, une taqana valable dans les deux villes fut adoptée en 1721 interdisant l'abandon de l'école pour l'atelier d'apprentissage, signée par le grand rabbin de Fès, rabbi Yaacob Abensour en poste à Meknès à cette époque :

" J'ai été témoin du scandaleux phénomène que dans la maison d'Israël il est des parents qui sortent leurs enfants de l'école dès l'âge de 7 ans pour les mettre comme apprentis pour apprendre le tissage de la laine et autres métiers, alors qu'ils ne savent pas encore lire les prières. Au lieu de grandir sur les genoux des rabbins, ils s'habituent à la vulgarité et à la dissolution des mœurs. Arrivés à l'âge adulte, ils tournent le dos à la pratique religieuse et un péché en entraînant un autre, ils sombrent dans la mauvaise voie – que Dieu nous en préserve ! Et nous savons que ce sont les patrons des ateliers qui les encouragent dans ce sens, car il est bien connu que le voleur n'est pas la sou­ris, mais le trou…En conséquence, nous avons ouvert les yeux et le cœur et nous avons solennellement statué qu'il est désormais formellement interdit aux patrons de tous les corps de métier de prendre à leur service des enfants avant l'âge de bar mitsba. Ce n'est qu'après qu'ils auront appris les prières et porté les phylactères qu'ils pourront les prendre en apprentissage, et ceci à condition qu'ils les habituent ensuite à participer aux offices avec le public… Les contrevenants seront excommuniés. Par contre ceux qui se plieront à ces dispositions seront en paix et sans peur et auront le privilège de connaître le jour de la Délivrance …"

La détérioration générale de la situation économique en raison de la pression fiscale écrasante et de la multiplication des révoltes des fils du souverain de­vait être encore plus aggravée par une nouvelle vague de sécheresse qui sévit dans tout le Maroc de 1721 à 1724. Si elle ne devait pas épargner la commu­nauté de Meknès, elle ne devait pas atteindre le degré de détresse de celle de Fès, dont un grand nombre de membres avaient trouvé refuge à Tétouan et à Meknès, telle que décrite en 1724 par rabbi Shaul Iben Danan dans les Chro­niques de Fès :

"Il n'a presque pas plu depuis trois ans et cette année est la quatrième… Cette communauté était remplie de synagogues et de maisons d'études où des savants s'appliquaient à l'étude du Talmud et de ses commentaires. Au­jourd'hui ils sont dispersés dans tout le royaume, réduits à mendier un mor­ceau de pain de porte en porte. Les synagogues sont désertes et l'on ne trouve plus les dix adultes pour célébrer l'office. Nous faisons les prières dans l'obs­curité, et la communauté ne peut plus s'offrir les frais d'une lampe dans les maisons de prières. Le jeudi 24 Tebet, on proclama publiquement dans les rues du mellah "quiconque veut se loger gratuitement dans les maisons et les

boutiques, est libre de le faire, à charge seulement de les garder", mais nul ne répondit à cet appel. Chaque jour une demi -douzaine, et davantage, de pères de famille, accompagnés des leurs, s'en vont, gonflés comme des outres vers Meknès et d'autres lieux."

Aussi ce fut avec un soupir de soulagement général que fut accueillie dans tout le pays et dans les communautés juives en particulier, la mort du sultan le 7 avril 1727, après 55 ans de règne.

C'est sous ces plus sombres couleurs de mort, de persécutions et de ruine (qui ont amené le premier historien des Juifs au Maroc, le rav Moshé Yaccob To- lédano, à qualifier Moulay Isamël de "terrible ennemi d'Israël") que se clôt pour la communauté juive de Meknès le chapitre de la gloire temporelle. Bien que restée officiellement capitale pendant encore des décennies, Meknès ne retrouvera jamais son éclat du temps de Moulay Ismaël.

Si sur le plan matériel la communauté juive de Meknès ne se remettra jamais de la fin de ce règne et de la guerre de trente ans qui le suivit, les acquis spi­rituels de la période de prospérité persisteront, et malgré la décadence éco­nomique, Meknès gardera jalousement pour toujours son titre de centre de Torah.

Meknes-portrait d'une communaute juive marocaine-Joseph Toledano-ed Ramtol 2017-page 73

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