Palais et jardins-David Elmoznino

PALAIS ET JARDINSPalais et jardins

A Marrakech, l'art architectural arabo-andalou avait atteint des sommets remarquables et s'était pleinement exprimé dans la construction de palais et jardins dans cette ville. Chaque dynastie royale avait, selon les canons esthétiques de son époque, apportée sa contribution au patrimoine architectural marocain, en érigeant des édifices imposants, chargés de motifs décoratifs, d'ornements espagnols et d'agréments arabes.

Celui qui s'est particulièrement distingué dans la restauration de ces palais somptueux, fut le Sultan de Marrakech, Abd-el-Rahmân, un seigneur régnant au pouvoir absolu, le premier à avoir eu recours aux talents de maîtres artisans juifs spécialisés dans la restauration de résidences royales. Les Juifs de la Médina, la vieille ville de Marrakech, détenteurs d'un art ancestral transmis de père à fils, le revêtement mural, utilisaient la technique exclusive du Tadellakt. Le Sultan découvrît cette technique particulière du haut de son cheval, en parcourant les ruelles de la Médina, au milieu de passants intimidés, impressionnés et apeurés. Les couleurs saisissantes l'enthousiasmèrent. Il décida de faire venir les maîtres juifs au palais, en pleine rénovation générale, une de plus, pour en recouvrir les murs selon leur art. Après avoir habillé une bonne moitié des murs du palais, les peintres juifs furent déplacés vers l'aile Nord-Est, où se dressait le sérail, le quartier des dames, reconstruit à neuf selon une nouvelle conception rappelant le style des Mille et une Nuits.

Le palais des femmes se trouvait sous la surveillance constante d'eunuques. Le gynécée abritait une centaine de personnes, concubines et épouses du seigneur et maître. Elles étaient choisies, à différentes époques du règne du Sultan, parmi les plus belles représentantes de la gent féminine du royaume. Les eunuques, au service du roi, se préoccupaient de satisfaire tous leurs besoins, y compris en matière de produits de beauté, parfums et huiles diverses pour les soins de leurs corps sublimes et de leur peau au grain pur.

Le roi était le gouverneur suprême détenteur du pouvoir absolu, le maître incontesté de tout le pays. Tout était soumis à son bon vouloir et à son autorité. Toutes les terres lui appartenaient, tous les habitants étaient ses sujets obéissants, ses servants fidèles et dévoués. Le roi régnait en maître absolu, asservissait le peuple et nul n'était autorisé à s'immiscer dans les affaires du souverain. Et c'est ainsi que les plus belles jeunes filles du royaume étaient destinées, condamnées à être appréhendées et, honneur insigne, enfermées dans le palais du monarque. De gré ou de force. Et généralement, elles n'étaient pas consentantes. Pas du tout prêtes à se séparer de leurs familles, de leurs foyers et de leur mode de vie. Il y avait autant d'épouses royales que de jours dans l'année. Elles ne devaient cultiver qu'une seule vertu, la beauté.

Une fois à l'intérieur du palais, la captive était tenue de soigner cet attribut à tout prix. Entretenir et préserver par tous les moyens sa capitale beauté et la jeunesse de son corps, l'enduire d'huiles et de parfums, et patienter. Patienter des jours durant, avant de voir ses efforts récompensés et peut-être entr'apercevoir l'ombre, un pan du manteau royal. La vie des femmes dans le Harem, source de frustration pour une honnête femme, ressemblait à la vie d'un oiseau enfermé dans une cage doré. Les jours coulaient uniformément. Insipides et maussades, monotones et pleins d'ennui, dans la solitude et au milieu de jalousies et de rivalités entre belles. Dans de telles conditions, les femmes du palais finissaient par sombrer dans la tristesse et l'amertume, dépérissaient et se flétrissaient au bout de quelques années.

A la suite de quoi, il devenait impératif de renouveler et de rafraîchir la maison de plaisir du grand seigneur par l'apport à intervalles réguliers, de jeunes et belles vierges cueillies aux quatre coins du royaume. Pour remplir cette tâche, le Sultan utilisait une police spéciale et certains ministres de son royaume, qui, chevauchant leurs montures rapides, des pur-sang arabes, s'en allaient débusquer et ravir de belles jeunes femmes, les arrachant à leurs foyers. Un beau matin, le roi fit appeler ses ministres au palais et, causant une certaine surprise, leur demanda de lui faire amener les plus belles femmes du royaume, les plus belles certes, mais ce faisant, ignorer les jeunes femmes issues de familles honorables et fortunées et ne retenir que les plus humbles parmi les gens du peuple. Le roi expliqua qu'il avait l'intention de se trouver une épouse qui serait appelée à devenir reine. Seulement, cette Reine-là, il désirait en faire sa création, son oeuvre personnelle. En partant de zéro et en assurant lui- même son éducation. Il voulait devenir un roi de contes et de légendes.

Les ministres et les agents arpentèrent les faubourgs du royaume et au bout de trois semaines, ramenèrent au roi trente-huit élues choisies parmi les plus démunies du peuple. Très belles. Belles à en pleurer. Tremblantes de peur et remplies de crainte, elles  furent amenées devant le roi. Le monarque les examina l'une après l'autre, s'immobilisa, réfléchit, regarda à travers la fenêtre et lança à ses ministres : "Je veux cette femme ! "

Il tendit le bras et pointa son doigt, au-delà de l’embrasure de la fenêtre, sur une très belle jeune fille en train de franchir l'entrée du palais. Elle tenait entre ses mains le repas destiné à ses deux frères, maîtres artisans au service de Sa Majesté. Cette jeune fille était Solika Hatouel la juive, qui ne comprenait pas ce qu'il lui arrivait. Un instant auparavant elle avait apporté, comme chaque jour, le déjeuner à ses deux frères et aussitôt après, la voilà campée et exhibée devant le roi, sur le point d'être séparée définitivement de sa famille. "Le voilà mon mauvais œil," se dit-elle alors qu'on l'entraînait vers l'intérieur de la cour. Les parents de Solika Hatouel s'étaient efforcés de la préserver de cette malédiction, du mauvais oeil, tout au long de sa vie.

Parce qu'elle était belle, belle à rendre fou tout celui qui portait les yeux sur elle, ses parents l'avaient mise en garde : "Il est préférable de te faire voir le moins possible. Moins de regards des gens, moins de mauvais œil !"

Le père de Solika était le rabbin de la ville, Rabbi Shlomo Hatouel.

La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Solika la fille du rabbin a été prise au palais des femmes du roi et avait renié sa religion. Rapidement, elle atteignit et submergea le quartier juif.

A l'intérieur du palais, Solika immobile et figée, regardait autour d'elle, ses yeux s'obscurcirent. La richesse et la beauté des lieux ne l'impressionnaient guère. Ni la mosaïque chatoyante ni l'eau claire des fontaines. Elle n'aimait ni les grenadiers ni la céramique fine de la salle de bain. Elle n'avait aucune intention de renier sa religion. Tout au long de la journée, elle répéta inlassablement aux ministres : "Veuillez dire au roi que, si je n'avais pas été juive, j'aurais répondu avec la plus grande joie à sa proposition et à l'honneur qu'il veut me faire, que j'aurais quitté le Mellah sale et surpeuplé pour venir vivre ici. Mais je suis juive et ne renierais jamais ma religion."

A trois heures du matin, après qu'elle eut répété ces paroles un nombre incalculable de fois, Sa Majesté le roi en personne vint au-devant de la rebelle. Dans sa mansuétude et sa magnanimité, il tenta une dernière fois de l'influencer, de la convaincre et d'infléchir sa décision, qu'elle renonce à sa foi, qu'elle devienne son épouse. Il déclama quelques extraits du "Cantique des Cantiques", traduits en arabe : " Te voici belle, ma compagne, te voici belle aux yeux de palombes."

Et Solika, la fille du Rabbin, de répondre dans la même langue : "Vous êtes le roi, le roi des rois, vous vivrez à jamais. Vous avez planté des vignes et des vergers. Entrepris de grands ouvrages et érigé des édifices pour la postérité. Celui qui aime l'argent n'est pas rassasié par l'argent. Vanité des vanités, tout est vanité. Le roi s'est fait un palanquin en bois du Liban. Il a fait ses colonnes d'argent, sa tapisserie d'or, ses montants de pourpre, son intérieur pavé d'amour par les filles de Jérusalem. Il y avait soixante reines et quatre-vingts concubines et des jeunes filles sans nombre. Et voici, tout est fumée, pâture de souffle et poursuite du vent. Pourquoi ne suis-je pas mort au sortir du sein, n'ai-je péri aussitôt enfanté ? Tout n'était que poussière et redeviendra poussière. Toutes les richesses du monde ne sont rien au-devant du Tout Puissant de Vérité et de Sa religion sacrée. Je suis née juive et je mourrais juive.

En refusant la conversion, elle scellait son sort et signait son arrêt de mort.

Elle fut tout d'abord soumise pendant de longs jours à la torture et, ayant persisté dans son refus décisif d'abjurer sa foi, on l'amena sur la grande place de la ville où elle fut mise à mort.

Cette nuit-là, les Juifs du Mellah secouèrent et malmenèrent les grilles du palais royal. Déchirants, leurs cris de douleurs montèrent jusqu'au ciel. Ils s’emparèrent du corps de Solika la belle et le confièrent au repos éternel. Son père, le Rabbin Hatouel fut inhumé à ses côtés peu de temps après. Il ne pouvait plus vivre sans sa fille et succomba rongé par la douleur, le coeur brisé.

Depuis, une flamme éternelle brûle sur la sépulture de la jeune martyre Solika Hatouel, la Sainte du Mellah. Du monde entier, des Juifs, nombreux, viennent régulièrement se recueillir sur sa tombe, lui rendre un dernier hommage et saluer son exemplarité pour l'éternité.

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